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L'uppercut de Bertlod Brecht

Brecht est décidément plus intéressant que ce que voudraient nous faire croire les brechtiens. Il portait une casquette en cuir - crasseuse, je ne sais pas pourquoi ce couvre-chef est toujours qualifié de crasseux quand il est supposé coiffer le dramaturge de l’ex RDA, peut-être justement par une affectation de prolétarisme - et aimait assister aux combats de boxe.

Il développe à l’égard une pensée radicale, condamnant l’usage des victoires accordées aux points, seul le KO étant à son sens indiscutable et digne de ponctuer la fin d’un combat. L’anti hygiénisme de Brecht est singulier dans son approche du sport et mérite d’être salué comme tel.

Son goût pour le noble art ne débouchera cependant jamais sur une œuvre dramatique consacrée à la carrière d’un boxeur. Ce n’est faute qu’il y ait pensé, et même accumulé des textes autour de la boxes, des ébauches de pièces, une nouvelle et qui donne le titre du recueil de textes publiés sous ce titre de « L’uppercut » par les éditions de l’Arche.

Ci dessous le visiteur de notre site trouvera quatre extraits de ces textes. Certains sont très beaux comme cette PLAQUE COMMEMORATIVE POUR 9 CHAMPIONS DU MONDE et pourront inciter à relire cet auteur finalement respectable dans son goût du combat et son amour des combattants.

Bertold Brecht : L’Uppercut et autres récits sportifs. Editions de l'Arche.


PLAQUE COMMEMORATIVE POUR 9 CHAMPIONS DU MONDE

Voici l’histoire des champions du monde des poids moyens

De leurs combats de leurs carrières

Depuis 1884

Jusqu’à nos jours

Je commence la série par l’année 1884

Où les combats duraient plus de 56 ou 70 rounds

Et n’avaient qu’une issue : le KO

Et par Jack Dempsey

Vainqueur de Georges Fulljames

Le plus grand boxeur de l’époque où on cognait comme des brutes

Vaincu par

Bob Fitzsimmons, père de ka boxe technique

Détenteur du titre mondial des moyens

Et des poids lourds également

Grâce à la victoire qu’il remporta le 17/3/1897 sur Jim Corbet,

34 ans sur le ring, seulement 6 défaites

Tellement redouté que durant toute l’année 1899

Il n’eut aucun adversaire. Ce n’est qu’en 1914,

à 51 ans, qu’il livra

Ses deux derniers combats.

Cet homme n’avait pas d’âge.

En 1905, Bob Fitzsimmons perdit son titre devant

Jack O’Obrian dit Jack de Philadelphie

Jack O’Brian commença sa carrière

A l’âge de 18 ans.

Il disputa plus de 200 combats

Jamais

Jack de Philadelphie ne s’inquiéta du montant de la bourse

Il partait de ce point de vue

Que c’est sur le ring qu’on apprend

Et tant qu’il apprit il gagna.

De sa défaite devant le poids lourds Tommy Burns

Jack O’Brien qui se faisait vieux dit qu’elle était

La rencontre de sa vie.

Tous ses combats depuis

Furent sans importance.

Le successeur de Jack O’Brien fut

Stanley Ketchel

Rendu célèbre par 4 véritables batailles

Qu’il livra contre Billie Papke

Et célèbre aussi comme le plus rude boxeur de tous les temps.

Abattu dans le dos à 23 ans

Par un riant jour d’automne

Assis devant sa ferme

Invaincu.

Je poursuis ma liste par

Billie Papke

Premier génie de l’infighting.
le plus grand combat de Billie

Fut sa célèbre revanche contre Stanley Ketchel

Le match des matches.

C’est alors qu’on entendit pour la première fois

Ce nom : machine à boxer.

Telle une machine le rude Ketchel

Tapa sur Billie à lui faire jaillir le cœur de la poitrine.

Mais ce jour-là, Billie fut grand

Une classe au dessus, imbattable.

Lui-même titubant sur ses jambes

Il battit par KO Ketchel aux poings de fer

Mais cette grande victoire brisa le cœur du grand Billie.

Il réussit encore à éliminer Hugo Kelly

Au premier round.

Comme une tempête s’abat sur les champs

Ainsi Billy déferla sur Kelly.

Mais dans son dernier combat contre Ketchel

Le roi des poids moyens lui écrasa

Ce qui lui restait de son grand cœur de naguère.

Dans un combat contre Franck Klaus

En l’an 1913 à Paris

Il fut battu

Par un plus grand que lui dans l’art de l’infighting.

Klaus sans répit le tint cloué aux cordes

Puis Billie le somma

De se battre comme un homme.

Au quinzième round c’était

Un homme vaincu.

Franck Klaus, son successeur, rencontra

Les plus illustres poids moyens de son époque :

Jim Gardener, Billie Berger

Willie Lewis

Et Jack Dillon.

Comparé à lui Georges Carpentier était faible comme un enfant.

Franck Klaus était un champion du combat rapproché, corps à corps.

Il savait mettre tout son poids dans ses coups.

Le battit

Georges Chip

Qui à part ça n’accomplit jamais d’exploits notables

Et fut battu par

Al Mac Coy

Le plus mauvais de tous les champions des poids moyens

Qui ne savait faire qu’encaisser.

Enfin en 1917

Mike O’Dowd envoya

Au tapis ce crane de fer

Et le dépouilla de son titre.

 


LA CRISE DU SPORT

….

Les photos, dans l’attitude du discobole, d’un auteur dramatique allemand chevronné, nous ont tous emplis d’inquiétude et d’effroi – non pas pour l’avenir de cet homme, qui est assuré, mais pour le sport.

(…)

J’ai lu qu’on préconisait des exercices corporels pour les garçons afin de leur faciliter l’étude du grec – les exercices corporels leur éclaircissant le cerveau, ce qui permettrait, dans ces cerveaux clarifiés, de mettre du grec. Est-ce cela qui doit nous séduire ?

On peut attirer beaucoup de gens en disant que le sport est sain. Mais doit-on leur dire ? S’ils pratiquent le sport dans les limites où il est sain, est-ce du sport qu’ils pratiquent ? Le grand sport commence là où il a cessé depuis longtemps d’être sain.

(…)

je sais parfaitement pourquoi les femmes du monde font du sport : parce que l’intérêt érotique a faibli chez leur mari. Ce n’est pas que je veuille à ces dames un bien excessif, mais plus elles feront du sport, plus ces messieurs faibliront.

(…)

Bref, je suis contre tout ce qui vise à faire du sport un bien culturel ; d’abord, je sais quel usage cette société fait des biens culturels, et c’est un sort que je ne souhaite pas au sport. Je suis pour le sport parce que et dans la mesure où il est dangereux (malsain), primitif (donc socialement honni) et gratuit.


BIENTÔT SON ŒIL, LUI AUSSI

Bientôt son œil, lui aussi, le sournois, quitta le creux de son foyer,

Reluisant comme de l’huile dans sa bouche, habituée à d’autres mets,

Bientôt son genou se fit caoutchouc, le sol se fit accueillant

Et il désira sombrer dans un oubli profond, et ne sentit plus,

S’effondrant déjà, que son oreille dilatée devenue pavillon,

Recueillant en elle, comme un phonographe, le moindre son hostile,

Les applaudissements tellement lointains mais tellement frénétiques

Qui mettaient du baume sur les plaies de l’adversaire, les recueillant tous soigneusement

Pour plus tard, pour les heures d’inutiles gamberges.


SPORT ET PRODUCTIVITÉ DE L’ESPRIT

Réponse à une enquête

Je dois avouer que je trouve plutôt malencontreux qu’on présente la culture physique comme conditionnant la productivité de l’esprit. N’en déplaise au professeurs de gymnastique, un nombre appréciable de produit de l’esprit sont l’œuvre de gens mal portants ou tout au moins fort peu soucieux de leur corps, d’épaves humaines piteuses à voir qui, de leur lutte avec un corps récalcitrant, ont tout justement extrait quantité de santé sous forme de musique, de philosophie, ou de littérature. Je ne nie certes pas que la plus grande partie de la production littéraire des dernières décennies aurait aisément pu nous être épargnée au prix de quelques exercices physiques et de quelques activité de plein air bien choisies. J’ai un grand respect pour le sport, mais lorsqu’un homme « fait du sport » pour remettre d’aplomb sa santé minée le plus souvent par inertie individuelle, cela est tout aussi éloigné du sport véritable, qu’on est loin de l’art quand, pour surmonter un chagrin, un jeune homme écrit des vers sir l’inconstance des filles. Des gens que je soupçonne d’avoir partie liée avec les fabricants de savon ont longtemps assuré que la consommation que faisait une nation de cette denrée était le baromètre de son standing culturel. Pour ma part, je ne doute pas un instant que même sans une consommation tout à fait immodérée de savon n’eût pas empêchée un Michel-Ange d’être un danger pour la civilisation. Je puis vous faire part d’une petite expérience personnelle : il y a quelques temps, je me suis acheté un punching-ball, principalement parce que, pendillant au dessus d’une exaspérante bouteille de whisky, il a très bonne mine, et parce que, en donnant à mes visiteurs l’occasion de s’en prendre à mon goût des objets exotiques, il les empêche de parler de mes pièces. J’ai observé que chaque fois que j’ai (à mon sentiment) bien travaillé (ainsi d’ailleurs qu’après la lecture des critiques), je lui donne quelques bourrades capricieuses, alors qu’en période de paresse et de déliquescence physique, je ne songe pas à améliorer ma condition par un entrainement décent. Faire du sport par hygiène est effroyable. Je sais que le poète Hannes Küpper, dont les travaux sont réellement d’une telle décence qu’ils ne trouvent pas d’imprimeur est pilote de course et que Georges Grosz, dont également personne ne se plaint, fait de la boxe, mais je sais qu’ils font ça par amusement et qu’ils le feraient même au prix de leur santé. Le problème est naturellement différent s’agissant de professions non intellectuelles. Des comédiens par exemple ont besoin d’un entrainement physique par suite de leur conception erronée du théâtre, laquelle les contraint à des efforts physique considérables. Quant à moi, j’espère prolonger ma déliquescence physique d’encore au moins soixante ans.

Boxe, bertold brecht

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Jacques Henric - Boxe

Le danger de lire tout ce qui a trait à la boxe – et ça en remplit des rayonnages – c’est de tomber parfois sur des objets aussi farfelus que ce Boxe de Jacques Henric.

L’auteur n’a rien d’un énergumène. Jacques Henric est publié dans les meilleures maisons. Il fut enseignant. C’est un homme sérieux à qui il semble, à la lecture de Boxe, n’être survenu qu’un seul gros problème dans la vie. Un copain d’école, une brute affublée d’une bite à la longueur remarquable, un matin, sur le chemin de retour de l’école, lui a allongé un coup de poing. Jacques Henric n’a pas su se défendre. Il est demeuré comme deux ronds de flanc devant son camarade ricanant, et remâche depuis lors son humiliation.

Voilà un excellent début de livre, voire de carrière de boxeur : c’est parce qu’il n’avait pas su défendre son vélo dérobé par des jeunes malfrats de son quartier que le petit Cassius est devenu Mohammed Ali.

Mais Henric n’est pas devenu boxeur. Il est devenu écrivain, et rien ne l’aurait ramené à ce pugilat avorté, si Tiozzo – l’ancien boxeur devenu organisateur de combat – n’avait souhaité voir Henric écrire le récit d’un improbable combat qu’il voulait monter à Kinshasa pour le retour sur le ring de Jean-Marc Mormeck. Le combat n’a jamais lieu, et Henric demeure à nouveau gros Jean comme devant avec ses cahiers griffonnés de ses conversations avec le boxeur, et les rayonnages de sa bibliothèque couverts d’ouvrages sur la boxe. La meilleure partie de ce livre - à part le leitmotiv du coup de poing primordial - est sans doute dans ses citations de Joyce Carrol Oates, Jack London et autre auteurs si excellents que nous les avons aussi élus pour trouver place dans le présent site !

L’auteur ne s’arrête pas là. Dans le secret de son cabinet, l’écrivain visionne des heures de combats, et finit par s’avouer sa fascination pour le noble art.

Là où l’entreprise du littérateur s’avère vraiment surprenante, c’est que jamais durant toute sa plongée dans le monde pugilistique ne lui vient l’idée d’assister à un vrai combat, ni de pousser la porte d’aucun club de boxe, ni évidemment de chausser ses gants. Sa connaissance de la boxe est une pure connaissance de cabinet, ce qui est assez unique en son genre.

C’est dommage. Avec internet, maintenant, il est très facile de retrouver ses condisciples. Muni d’un peu de science du coup de poing, il aurait pu reprendre mieux armé sa conversation avec le crétin à grande bite.

Le pacifisme de Jacques Henric n’est donc pas un produit de circonstance, mais une conviction profonde ancrée dans une pratique continue d’abstention de la violence et d’étude qui doit être saluée comme telle.

Pour me faire pardonner ces lignes à l’ironie facile, je recopie ci-dessous quelques citations de l’ouvrage de Jacques Henric, et invite le lecteur à aller y voir lui-même plus loin s’il le désire.


« J’ai lu que les Grecs avaient su différencier deux types de violence et avaient deux mots pour désigner les affrontements entre les hommes : le POLEMOS, où tout est permis, tous les moyens sont bons pour vaincre l’adversaire ; et l’AGON, où on peut cogner dur, éventuellement à mort, mais en suivant les règles. »


« Une guerre, la boxe, mais une guerre avec ses lois, avec une éthique. N’en déplaise aux philanthropes anti-boxe pour qui le noble art est une sauvagerie inutile, un sport qui excite les plus bas instincts de l’espèce humaine. Leur hostilité à la boxe est faite de dénégations, d’inhibitions, de refoulements, de résidus de vocations religieuses déviées, d’utopies béates, qui rendent inintelligible une grande partie de l’expérience humaine. »


« Dans le Sud des Etats-Unis, la première victime d’un nouveau mode d’exécution capitale, par le gaz, fut un jeune noir. Quand le gaz commença à se répandre, on entendit un soupir : « Sauve-moi Joe Louis ! Sauve-moi Joe Louis ! »


« J’ai lu que les Grecs d’Homère n’avaient pas de mot pour dire corps, pour désigner cet ensemble unifié. Ils disaient bras, jambes, poitrine, tête, jamais corps. Le mot ne serait apparu que pour désigner le cadavre. »

Boxe

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Daniel Rondeau Boxing club

Daniel Rondeau : Bonxing Club, édition Grasset 2016


Daniel Rondeau est un habitant de cette vieille France champenoise que chantait De Gaulle dans sa retraite de Colombey-les-deux- églises. Il a milité dans ses jeunes années à la Gauche Prolétarienne, puis dirigé le service culture de Libération avant d’entrer dans la carrière (la carrière tout court comme on dit en Vieille France pour parler de la carrière diplomatique). Il semble donc un parfait exemple de cette gauche passée du col mao au Rotary Club. Les clubs, il aime bien d’ailleurs Rondeau, trop faraud qu’il était d’être reçu au Sporting Club d’Alexandrie, ou dans les salons de l’aristocratie caduque de cette ville à la dérive, comme il l’évoque dans un de ses nombreux livres consacrés à ses voyages semi-culturels et semi-mondains, salués par un prix, le prix Paul Morand, autre littérateur voyageur et nostalgique éternel de l’ancien régime. Dans son livre consacré à Alexandrie, entre deux soirées dans les salons décatis de l’aristocratie levantine, Rondeau racontait s’être rendu sur le site de la bataille de Bir-Hakeim en taxi, puis, désemparé devant les tombes abandonnées des soldats des forces françaises tombées là, s’être mis au garde à vous pour une minute de silence sous le regard dubitatif de son chauffeur fumant une cigarette à l’ombre.

Cette longue présentation de Daniel Rondeau pour dire que je fus plutôt étonné de voir Saïd, l’entraineur du Boxing Beats, me passer l’autre jour son livre, intitulé « Boxing Club » en me disant avoir rencontré son auteur lors d’une émission de radio à laquelle tous deux étaient invités.

Sur la quatrième de couverture, je découvre que Rondeau a commencé à boxer sur le tard, à cinquante-cinq ans, activité qu’il pratique assidument depuis dix ans. Et je me dis que je partage plus d’un ridicule avec lui, puisque, si je me suis gardé de la GP, de Libé, et de la carrière, j’ai frayé dans les mêmes salons alexandrins, lut la geste gaulliste sur la seconde guerre mondiale, et pratique de façon tout à fait désespérée et tardive le noble art.

J’espérais donc quelques encouragements en direction des quinquas aspirants boxeur.

Rondeau pratique la boxe avec une certaine singularité : il boxe en solitaire. Misanthrope revendiqué – l’observation de nos semblables rassemblés à la Gauche Prolétarienne, à Libération, dans les ambassades n’est pas un grand encouragement au commerce humain, apparemment – Rondeau demande à Jérôme Vilmain, entraineur au Boxing Club de Commercy de lui donner des cours particuliers de boxe, le préservant ainsi de la fatigante promiscuité de ses semblables. Rondeau trimballera par la suite son sac de frappe depuis sa grange champenoise glacée, au jardin de son ambassade à Malte en passant par le pont arrière d’un navire école de la Royale (en Vieille France, on appelle la marine nationale, La Royale).


Il faut que je cesse de pointer les aspects gentillement ridicules de Rondeau à qui un entraineur glissa un jour qu’ils mettaient les gants ensemble dans les jardins de l’ambassade de France à Malte « C’est un peu n’importe quoi, M. l’Ambassadeur », pour dire ce qui me touche dans ce livre et pourquoi il me semble pertinent d’écrire cette note à son sujet.

Ce « pourquoi », c’est simplement le titre, Boxing club, le club de Commercy dont Rondeau trace un tableau émouvant, ainsi que des portraits justes, admiratifs et saisissants de ses boxeurs et au premier cher de leur entraineur, Jérôme Vilmain.

Nous entrons dans un monde de province où les boxeurs travaillent dans les vignes ou les caves, tous employés le jour chez Moët et Chandon et bénévoles le soir. Nous découvrons une société paternaliste, considérant la dureté de la vie ouvrière comme un état des choses intangible, une France éternelle, provinciale et rassie où le seul échappatoire est le club de boxe, la fraternité qui s’y tisse et l’espoir d’un répit par les poings. Nous découvrons aussi une petite ville traversée par les mutations ultra contemporaines, et le déplacement non des villes construites à la campagne, mais des cités dans les vignes.

Tous les portraits de boxeurs dressés par Rondeau sont attachants et porteurs de paradoxes, de fêlures, de complexités prouvant que l’auteur, s’il admire leur art et leur courage, pour misanthrope qu’il prétend être les considère sans condescendance ni héroïsation, à hauteur d’homme avec qui il finit par partager beaucoup d’heures côte à côte.

Je n’évoquerai donc qu’un seul de ces portraits : celui de Mayé Cissé, l’ « Elfe noir » du Boxing Club d’Épernay, papillon dansant comme Ali, insolent comme Panama Al Brown, et incapable de s’empêcher de rire en boxant. Cet espoir de la boxe a vu sa carrière brisée lors d’une rixe à la sortie d’une boite de nuit : s’interposant entre un vigile et un type armé d’un fusil à canon scié, il reçut une décharge dans sa main qui écartait l’arme. Rondeau demande à le revoir. Cissé le reçois dans son appartement, dans la cité. Que fais-tu à présent, lui demande Rondeau ? – des petits boulots, lui répond Cissé. J’envois des CV. Je traine dans la cité. Je lis des livres. – Quels livres ? – Céline (Nord, Bagatelle pour un massacre), Franz Fanon (Les damnés de la Terre), Hitler (Mein kampf), Alexandre Dumas (les trois mousquetaires). Et Rondeau de repartir sonné –quoi qu’il n’en dise rien – par cette bibliographie menée par un jeune homme qui récuse être antisémite, et déclare que Céline a mis « son talent au service du mal », cette vie brisée par un geste d’altruisme, ce boxeur qui n’arrive pas à revenir à l’entrainement, cette errance dans les parking de la cité de rendez-vous ratés en rendez-vous ratés.

A propos de bibliographie, celle qui conclut « Boxing Club » est plutôt bien faite. Si bien faite qu’elle épouse presque exactement celle du présent site. Et son livre est émaillé de citations, que je livre ci-dessous et qui livrent un dessin en creux de ce qui fascine Rondeau comme beaucoup dans la boxe.


« la douce science des coups » Pierce Egan

« À part la boxe, tout est très ennuyeux » Mike Tyson

« Tout comme le danseur, le boxeur est en fait son corps, auquel il est totalement identifié. » Joyce Carol Oates

« J’essaye de frapper mon adversaire sur l’arête du nez parce que j’essaye de lui enfoncer l’os dans le cerveau » Mike Tyson

«  Et une défaite à la boxe, ce n’est pas comme une défaite dans un autre sport. C’est une humiliation, on vit avec pendant un certain temps, ce n’est pas comme si on pouvait se racheter le week-end d’après. » Jean-Marc Moemeck

« Je me suis fait voler une victoire à St Brieux, en 2006. J’ai découvert que le noble art pouvait aussi être le royaume de l’injustice. Alexis Vastine, mon ami et collègue s’est fait voler deux fois une victoire. Je suis rentré à la maison, la défaite en travers de la gorge. Le lundi j’avais posé une journée de congé pour récupérer. La maçonnerie, c’est dur. J’ai repris le boulot le mardi. Je me suis dit : on t’as volé, tu dois remonter sur ton cheval. Et c’est reparti. Les boxeurs ont du mal à sortir du lot. Il faut imaginer ce qu’est ma routine. , les rigueurs de l’entrainement, la peine et la souffrance après une journée de maçonnerie, les parpaings, le marteau-piqueur. Je n’ai jamais arrêté, sauf quand j’ai eu un petit passage à vide, quelques mois avant Livourne. Je n’allais plus à la salle, je bricolais chez moi. Pendant plusieurs semaines, je pensais que je décrochais. » Pour expliquer cette défaillance, Jean-Michel Hamilcaro parle de ses fantômes. « Ils vont et ils viennent. C’est à cause d’eux que j’ai failli tout quitter. Psychologiquement, je me mets à douter, à me poser des questions. À quoi bon ? Tellement d’effort pour quel résultat ? Physiquement, c’est à cause de mes fantômes que je peux me sentir brutalement fatigué. Très fatigué, alors que je suis en pleine forme. S’ils se manifestent pendant un combat, c’est la catastrophe. Ils me tétanisent dans un coin du ring, je voudrais marcher sur mon adversaire, mais je n’y arrive pas. Jérôme les connaît, j’en parle avec lui. Il m’aide à les combattre. La peur, c’est autre chose. J ‘aime avoir peur, et jouer avec mes montées d’adrénaline. » Jean-Michel Hamilcaro

« Durant ces quelques secondes qui filent comme l’éclair, où il se passe bien plus de choses que l’œil peut absorber, pour ne rien dire de ce que la conscience peut verbaliser » Joyce Carol Oates

« Quand j’étais jeune, je rêvais d’être champion. Puis je me suis aperçu que la peur ne me lâchait jamais avant un combat. Un jour j’ai appris que Mike Tyson que j’admire, avait peur aussi. Il pleurait à chaque combat. Son coach qui était plus qu’un coach, Cus d’Amato, lui a demandé : « Pourquoi tu pleures ? » - j’ai peur de perdre. Tu connais la différence entre un lâche et un héros ? Ils ont tous les deux la même peur, mais le héros va faire un pas en avant, vers sapeur, quand le lâche fera un pas en arrière. Qu’est-ce que tu veux être ? un lâche ou un héros ? »

« La boxe est la seule activité humaine dans laquelle la rage peut être transposée, sans équivoque en art. » Joyce Carol Oates

« La douleur, dans le contexte adéquat, est autre chose que la douleur. » Joyce Carol Oates

« Les écureuils sont devenus mes amis, ils couchent dans mes poches et, comme tous les amis, il faut que je les quitte » Arthur Cravan

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Danbé, de Aya Cissoko et Marie Desplechin

DanbéLa couverture du livre résume bien le paradoxe de ce livre, « Danbe » de Aya Cissoko et Marie Desplechin « grand prix de l’héroïne Madame Figaro » sur fond d’une photo prise depuis les hauts de Ménilmontant.

Quel héroïsme les lectrices du Figaro  saluent-elle? L’héroïsme d’une boxeuse portant les couleurs nationales au plus haut niveau ? L’héroïsme d’une intégration sociale réussie ? L’héroïsme de la mère d’Aya Cissoko qui leur a transmis cette vertu, appelée « Danbé » au Mali ?

Danbé est un mot qui signifie en gros « dignité » au Mali, d’où venait Massire, la mère d’Aya Cissoko. Les hauts de Ménilmontant dont une photo illustre la couverture, c’est là qu’Aya Cissoko a passé son enfance, gamine des rues, vêtue d’un improbable collant surmonté d’un bonnet. Elle vivait alors au 140 rue de Ménilmontant, ancienne cité idéale déchue, forteresse de misère, de précarité, d’autodestruction, mais aussi d’auto surveillance d’un lumpenprolétariat exilé là avec l’assentiment et le suffrage des lectrices du Figaro, trop contentes de savoir confinées loin d’eux les classes dangereuses dans leur jeune âge, dans des quartiers où elles auront le lot de violence, d’humiliation, d’injustice nécessaire à forger un caractère de champion.

Le livre parle peu de boxe. Aya Cissoko le dit, elle ne croit guère à l’ascenseur social que constituerait le sport. Sa carrière a été rapidement interrompue par une vertèbre brisée lors de son dernier combat : celui-là même qui lui valu son titre de championne du monde. Elle constata la reconnaissance de la Nation en constatant le peu de cas que fit d’abord la Fédération Française de Boxe, l’abandonnant seule dans un taxi avec une minerve pour tout viatique lors de son retour en France. Cette dernière pièce dans ses rapports douloureux à son pays d’accueil ne l’étonna guère, car si son livre parle peu de la boxe, il livre un témoignage aigu, terrible, révoltant sur le quotidien d’une famille ordinaire d’immigrés maliens en France dans les années 90. Aya Cissoko a un talent pugilistique certain, mais aussi un don d’observation et de conteuse non moins affirmé. Son livre décortique les mécanismes de marginalisation, de précarisation, d’invisibilisation, de destruction des populations immigrées mis en place depuis des années par l’ensemble des gouvernements français. Gouvernements, qui ne furent au reste pas tous élus par les lectrices du Figaro.

On découvre ainsi comment son père, à la suite de l’arrêt de l’immigration économique décidé sous Giscard dans les années 70, se retrouva comme des milliers d’autres maliens coincé en France, astreint à demeurer dans ce pays, de crainte de ne pouvoir s’il quittait de territoire national de ne plus jamais pouvoir y retourner. Et voilà comment une population nomade, vivant d’aller et retour entre la France et le Mali, se retrouva astreinte à demeurer en France, à y faire venir leurs familles qui n’en demandaient pas tant, par une décision politique absurde qui produisit l’effet exactement inverse de ses objectifs.

Mais la société française ne fut pas en reste sur ses gouvernements dans son art de souhaiter la malvenue à la famille d’Aya Cissoko. C’est dans un incendie volontaire de l’immeuble qui les abritait ainsi que d’autres familles africaines que moururent son père et son frère. Aya Cissoko nous rappelle alors qu’entre les années 90 et 2000, c’est quinze immeubles qui furent incendiés dans les mêmes conditions, et pour la seule année 2005, quarante neuf africains qui périrent dans ces pogroms jamais revendiqués, et dont les incendiaires ne furent jamais arrêtés. Le fond de l’indignité est atteint quand on lit dans son livre que la mère d’Aya dut batailler plus de dix ans pour faire reconnaître ses droits à une indemnisation due aux victimes d’attentats.

Aya Cissoko dresse un beau portrait de Massiré, cette mère qui lui transmit donc cette exigence de « danbé », de dignité face à l’adversité. Il faut dire que la société patriarcale malienne ne fut pas en reste dans son acharnement contre Massiré lorsque celle-ci décida de rester de rester en France après la mort tragique de son mari, et sourde aux injonctions familiales refusa de retourner au Mali. Elle voulait que ses enfants connaissent l’éducation qui lui avait été refusée à elle.

Dignité, donc, un mot abstrait mais qu’Aya Cissoko rend concret à chaque page, dans un récit de vie où ses phrases rassemblées par marie Desplechin (dont on peut lire ici un bel entretien sur l'expérience de l'écriture de ce livre) nous font percuter – comme on dit – ce qu’est la réalité de la vie d’une sorte de Gavroche féminin du 140 rue de Ménilmontant.

Dignité, c’est le troisième terme de la devise des révolutions arabes, reprise depuis lors par tous les migrants manifestant dans les rues de Paris ou de Calais : Liberté, Démocratie, Dignité.

La dignité, Massiré et sa fille n’en sont pas dépourvues. Elles l’ont démontré seules, dans leur vie et sur les rings. Pour ce qui est de la Liberté et de la Démocratie, c’est dans rue et avec d’autres qu’elle se conquerra pour tous.

 

(Il semble que Marie Desplechin aime vraiment la Boxe et les boxeurs. On peut l'écouter en ce moment sur France Culture interviewer le champion Jean-Marc Mormeck.)

 

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émission de France inter sur le Boxing Beats

Reportage d'Antoine Ly à Boxing Beat et aux championnats de France amateur de boxe féminine à Aubervilliers.

 

avec Said Bennajem et Jérôme Beauchez, sociologue qui a publié "L'empreinte du poing/La boxe, le gymnase et leurs hommes"

où on entend notemment Sarah Ourahmoune, Stéphane Olry et les enfants qui viennent au soutien scolaire du mercredi au Boxing Beats.

 

diffusé le 29 février 2016.

à écouter ici

 

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