Le Cercle

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Jack London Histoires de la boxe

Jack London Histoires de la boxe Ed 10-18

Il ne faut pas commencer ce livre par son début. La première nouvelle « Le jeu du Ring » est un tire larme édifiant où nous découvrons un jeune ouvrier, héros positif d’une classe ouvrière saine, honnête et droite, aux prises avec de méchants capitalistes dépravés sans foi ni loi. La gauche américaine est tellement horripilante dans son appétence pour les bons sentiments qu’on aurait presque envie parfois d’adhérer à la National Riffle Association et de voter pour Jeff Bush.

Ma passion triste à cette lecture fut d’autant plus exacerbée qu’en mon adolescence Jack London avait été un auteur qui m’inspira beaucoup l’envie d’écrire, et de comme lui gagner ma vie en alignant 20.000 signes chaque jour sur un papier blanc.

Je réglais donc mes comptes avec Jack London, la gauche révolutionnaire, et moi-même en envoyant le livre au vingt mille diables, et je l’aurai volontiers brûlé si j’avais eu une cheminée devant moi.

Heureusement, mon appartement est dénué de cheminée, et le livre resta à trainer, couvert de sa couche de trente ans de poussière par terre jusqu’à ce que Maurizio Lazzarato qui passait là se penche, le ramasse et me dise : « Il y une nouvelle de Jack London avec un vieux boxeur qui doit manger une tranche de steak avant un combat qui est formidable ».

Bon, la nouvelle - "une tranche de steak" - pour être aussi mal écrite que l’autre  (on sent combien il est tentant quand on doit fournir 20.000 signes par jour d’accumuler les adjectifs et de répéter une idée quand elle semble bonne au cas où le lecteur ne l’aurait pas saisi la première fois)  n’en n’est pas moins fascinante.

Dans les premières pages, nous découvrons un vieux boxeur, trimardeur sur les quai quand du travail il y en a – mais là il n’en a pas- , mange un maigre déjeuner le jour d’un combat. Ce combat doit lui rapporter les trente dollars dont il a absolument besoin pour payer son loyer et obtenir à nouveau crédit chez l’épicier, et donc nourrir femme et enfant. Là, il est fauché, et l’argent il ne l’a pas pour se payer un steak lui apportant l’apport de protéines nécessaires pour aborder sereinement son combat du soir. L’argent, il ne l’a pas non plus pour payer le tram, et c’est à pieds qu’il se rend à la salle où a lieu le combat, accumulant ainsi une nouvelle fatigue inutile.

Cette économie de l’effort est le sujet même du texte. En effet, le vieux boxeur doit ce soir là décisif pour son économie domestique affronter un jeune et talentueux boxeur qui a semble-t-il des réserves inépuisables d’énergie à prodiguer sur le ring. Ce jeune boxeur est une sorte de fantôme de lui-même. Il se revoit jeune homme arrogant, incapable de comprendre la source des larmes des vieux boxeurs qu’il avait défait : larmes incompréhensibles pour celui qui s’extrait de la misère par ses combats, et n’imagine pas qu’il retournera à la misère à la suite d’un combat futur. La description tactique du combat est magnifique. Toute la question pour le vieux boxeur, est comme pour Ali face à Foreman, de contenir les assauts en espérant que son adversaire finisse par s’épuiser pour alors hasarder une réponse bien placée qui l’étende pour le compte. Il calcule le moindre de ses pas, encaisse avec intelligence, et attend son heure pour enfin à son tour lancer ses coups. Seront-ils suffisants ? C’est ce que lecteur saura en lisant la nouvelle !

Jack London est excellent lorsqu’il écrit les choses telles qu’elles sont, telles qu’il les a connues, dans sa jeunesse de sous prolétaire, pilleur de parcs à huitres, et boxeur d’occasion.

Jack London a une qualité rare pour un écrivain, il aime les corps. Il comprend le langage des corps. Il peut écrire jusqu’à plus soif sur ce sujet. Ainsi fit-il dans ses chroniques précédant le match Jonhson - Jeffries de Reno en juin 1910.

« Car, après avoir sauté à la corde, il se déshabilla et montra quel homme magnifiquement bâti il est de la tête au pieds. Ses jambes sont comme des colonnes – non pas des colonnes torses et noueuses, mais des colonnes aux courbes pures, au contour atténué en harmonie avec le reste du corps. Dans toute l’histoire du ring on n’a probablement pas connu de poids lourd aussi bien et aussi symétriquement proportionné.

Ses cuisses étaient si puissantes qu’elles faisaient inévitablement penser au légendaire guerrier teuton qui par la pression de ses cuisses faisait gémir son cheval sous lui. Il aurait fallu un cheval cuirassé, bardé d’acier pour ne pas gémir sous l’étreinte des cuisses de Jeffries.

Le ventre plat comme celui d’un athlète grec, les muscles de son torse commençaient leur longue et profonde saillie en remontant à partir de la ceinture. Les muscles de son dos jouaient en masses entrecroisées, tandis que ceux des épaules et des biceps jaillissaient en torsades au moindre mouvement des bras. Et il n’y a là que des muscles de la bonne espèce. Ils ne sont pas durs et noueux comme ceux des hommes forts professionnels et des leveurs de poids. Ils ne l’entravent pas dans ses mouvements par leur poids et leur rigidité.

Et c’est là une chose que ne peuvent comprendre les non-initiés. Tandis que ceux qui savent regardaient et exaltaient la parfaite condition de Jeff, quelques un disaient naïvement leur surprise de voir la douceur de ses contours et la couche de graisse qui l’enveloppait. De la graisse, il n’y en a pas une once chez lui. Ces monticules aux doux contours, ces crêtes, ces bourrelets sont du muscle, et de la qualité la plus belle qu’on puisse trouver sur un homme. On pourrait aussi bien dire qu’un chat est gras au prétexte que lorsqu’il est détendu, ses muscles prennent un douceur veloutée. C’est l’expression qui décrirait le mieux l’état dans lequel se trouvent actuellement les muscles de Jeff : une douceur veloutée, splendide et superbe.

Considérez l’un de ces bourrelets de Jeff et surveillez-le. Soudain il bondit et frémit, prend forme et volume, s’anime d’une énergie rapide et débordante, puis se détend de nouveau et reprend sa forme de bourrelet aux doux contours ? Ça, c’est muscle. C’est la chose qui compte. »

À Reno, London écrit avec plaisir et sans peine ses 20.000 signes quotidiens. Il ne se passe rien ? Qu’importe. Tout le monde attend ce premier « match du siècle » entre un boxeur blanc et un noir. Il remarque que ce sont des centaines de journalistes qui sont réunis là. Dix fois plus que pour couvrir le pourtant très décisif conflit militaire entre la Chine et la Russie qui se jouait alors en Mandchourie. Pourquoi se demande-t-il ?

« Pour l’homme qui connaît la vie telle qu’elle est, et les faits tout nus, tels qu’ils sont et non pas la vie telle qu’il suppose qu’elle est ou telle qu’il rêve qu’elle devrait être, il y a quelque chose d’une énorme et fondamentale importance dans l’analyse et de l’intérêt mondial provoqué par ce combat. Pourquoi les hommes se battent-ils ? Question d’argent. Réponse judicieuse, mais elle ne s’applique pas à la question suivante : pourquoi les hommes vont-ils assister à des combats ? Certainement pas pour dépenser de l’argent. Il y a des moyens plus faciles d’arriver à ce résultat sans faire tout ce long trajet pour se rendre au Nevada. Ils ont envie d’assister à des combats à cause du vieux sang rouge d’Adam qui est en eux et qui ne veut pas s’apaiser. C’est phénomène profondément significatif du point de vue humain. Aucun sociologue, aucun moraliste qui laisse ce fait de côté ne peut dresser un horoscope exact de l’humanité »

Bon, qu’est-ce vous voulez que je vous dise ? Jack London, je l’aime comme on aime un vieil ami qu’on voit vieillir plus ou moins bien. On connaît ses défauts, ses qualités, ses ornières, et voilà, on continue à se fréquenter parce que l’amitié c’est la suspension du jugement, une indulgence réciproque qu’on espère ne pas être une complaisance à l’égard de l’autre comme de soi-même.

Mots-clés: Boxe

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