Accéder au contenu principal

Photos de Boxing Paradise

Boxing Paradise Corine montre les enfantspoursite

Regarde les enfants. Ce sont les enfants du soutien scolaire. Tous les mercredi ensemble, vous faisiez des maths, de la physique, des SVT, du français.

Boxing Paradise Herve regarde Safiatoupoursite

Assis dans l’escalier de la mezzanine, tu regardes les jeunes sur le ring. Leurs personnalités fleurissent sous tes yeux. La fille avec un visage comme en gribouillis toujours en pyjama qui se mue en cours d’année en puncheuse calculatrice. Le petit joufflu qui vient parce que son père l’amène, mais qui n’aime décidément pas ça. Les deux copines qui restent une heure dans les vestiaires pour discuter.

Boxing Paradise herve montre spectateurspoursite

J’avouerai aux spectateurs mon trouble face aux combats. Regarder deux hommes se frapper au visage, chercher le K.O., je dirai : c’est beau et dégoûtant.

Boxing Paradise luppercutpoursite

Tu envoies des séries de directs au foie. À force d’insister, Camille finit par se pencher. Tu vois l’ouverture, et bing ! Tu remontes avec un uppercut au menton. Tu recules d’un pas et surprends le regard étonné, presque peiné, de Camille, ses grands yeux embués de larmes. Camille ne s’attendait pas à ça de ta part. Tu as exulté pendant une semaine, le jour où tu as placé ton premier uppercut à Camille !

Boxing Paradise Ta part femininepoursite

Les filles, c’est les premières à l’entraînement. Elles savent qu’elles doivent s’entraîner plus dur que les hommes.

Pourquoi ?

Parce que face à elles, elles auront d’autres filles. Et que sur le ring, les filles elles ne lâchent jamais l’affaire. » Moi, ton ange gardien, je dis ça je dis rien : Ta part féminine, tu l’as trouvée dans la boxe.

Boxing Paradise tu cours aux buttes chaumontpoursite

Tu t’entraînes tous les jours. Tu te dis « Un moment de vérité. En montant sur le ring, je vais connaître un moment de vérité ». Tu cours aux Buttes Chaumont. Tu t’es acheté un podomètre. Tu mesures tes temps intermédiaires. Le nombre de foulées. Ton rythme cardiaque. Toi qui te voulais sans Dieu ni maître, tu t’es trouvé un chronomètre et un podomètre pour gouverner ta vie.

tu prepares ton combatpoursite

Tu ne veux pas monter sur le ring comme un petit quinqua avec son petit bedon moulé dans son maillot. Tu as commencé par te peser chaque semaine. Puis dans les vestiaires, à la fin de chaque entraînement. Les autres boxeurs te demandent : il te reste combien à perdre ? Tu te pèses tous les jours. Tu déjeunes, tu te pèses. Tu pisses, tu te pèses. Tu vas à la selle, tu te pèses. Bref, tu prépares ton combat, tu ne fais plus que ça. Pourquoi ?

emmene moi a 4 cheminspoursite

- « Apprenez-moi la boxe ! Moi aussi je veux me promener dans la foule comme un requin parmi les bancs de petits poissons ! Emmenez-moi à Quatre Chemins ! »

- « Viens bébé ! Quittons ce jardin de bobos !

- « Oh yeah ! Allons éclater la gueule aux djihadistes, aux marchands de sommeil, aux trafiquants de drogues et à la racaille ! »

La journaliste se pâme dans tes bras.

Boxing Paradise carsinomepoursite

« Carcinome hépatocellulaire » J’ai senti mes muscles se glacer Autour de ma colonne vertébrale. Ce n’était pas comme un coup de poing. Là, l’onde de choc s’est enfoncée jusqu’à la plante de mes pieds Et au-dessous encore. Cancer du foie.

Boxing Paradise mille etoilespoursite

Je me souviens de toutes les fois où j’ai pleuré. Ce n’était jamais parce qu’un poing m’avait frappé. Ceux qui m’ont fait pleurer ont toujours agi à distance.

Par un courrier m’annonçant un refus d’ouverture de droit-chômage. Par une main invisible : Celle de l’agent EDF coupant le courant dans notre maison, Sans prévenir, depuis la rue,obligeant ensuite ma mère à quémander dans leurs bureaux un rééchelonnement de sa facture. Oui, la vraie violence, elle se fait toujours à distance, Loin de tout risque de riposte, bien au-delà de la longueur de mon bras.

Mon adversaire, je le connais, à présent. Il est en dedans.

Photos : Pierre Grobois Photos : William Vainqueur

portraits à la boxe loisir

Série de portraits pris à la volée par Stéphane Olry de ses camarades de la Boxe Loisir au Boxing Beats à la fin de la saison 17/18

ahmedpoursite

 

audreypoursite

 

bisonpoursite

 

boxeur1poursite

 

boxeur2poursite

 

boxeur3poursite

 

boxeur4poursite

 

boxeur5poursite

 

boxeur6poursite

 

boxeur7poursite

 

Boxeur8poursite

 

Boxeur9poursite

 

boxeuse1poursite

 

boxeuse2bispoursite

 

boxeuse3poursite

 

danypoursite

 

Idrissapoursite

 

 

 

Khanpoursite

 

mamadoupoursite

 

nadiapoursite

 

philosophepoursite

 

sebastienpoursite

 

 

presse Boxing Paradise

Boxing Paradise Herve regarde SafiatoupoursitePresse écrite et audiovisuelle publiée à l'occasion de la création à la MC93 en septembre et octobre 2018


Un reportage de Pascale Sorgues pour le Journal télévisé de France Région 3, à 19h le 2 octobre 2018

 


hottellocritiques de théâtre par véronique hotte Boxing Paradise, texte et mise en scène de Stéphane Olry

https://hottellotheatre.wordpress.com/2018/10/07/boxing-paradise-texte-et-mise-en-scene-de-stephane-olry/ - respond

Boxing Paradise, texte et mise en scène de Stéphane Olry

Stéphane Olry et Corine Miret s’initient aux arts martiaux et aux sports de combat depuis dix ans – la boxe anglaise pour le premier et le Kick Boxing pour la seconde. Boxing Paradise, le dernier spectacle des deux tenants radieux de La Revue Eclair procède de deux années d’immersion au sein du Boxing Beats d’Aubervilliers.

Dépaysement urbain et social pour ces artistes qui font œuvre singulière à travers la quête d’un théâtre documentaire, d’autofiction et de réalisation vidéo. Les clubs de sport de la Seine-Saint-Denis, entre le club de lutte des Diables Rouges à Bagnolet pour La Tribu des lutteurset le Boxing Beats à Aubervilliers pour Boxing Paradise, n’ont plus de secrets pour eux, hantés par les sportifs, leurs entraîneurs et coaches.

La passion des concepteurs consiste à pénétrer la connaissance de l’autre, à se pencher – un travail approfondi de réflexion et d’appréciation – sur les sports de combat dans le corps à corps d’une relation, un dialogue éloquent mais non verbal.

La scène significative, physique et mentale, serait la séance d’entraînement de boxe, une succession rythmée d’activités collectives, à la fois sonores et visuelles.

Stéphane Olry et Corine Miret ont assisté de jeunes pugilistes – garçons et filles – qui suivent des séances de soutien scolaire, le mercredi, avant l’entraînement : des collégiens, lycéens, mais aussi des jeunes travailleurs dont la boxe est la vraie vie.

Le club de boxe est un théâtre naturel et cinématographique, et les images vidéo donnent à voir les différentes phases et propositions d’un vif entraînement collectif.

Hervé Falloux, comédien et boxeur, est invité par un ange gardien, Corine Miret, la narratrice présente sur la scène, à attendre la décision qui lui échoit, paradis ou enfer. A la plus grande surprise du candidat, le paradis serait pour lui le club de boxe animé où il s’entraîne depuis trois ans, et l’enfer serait ce club encore, mais déserté.

L’occasion est belle de faire retour sur sa propre vie ; le film auquel le public assiste tout en gardant à proximité le comédien sur le plateau, son ange gardien à ses côtés, présente le sportif courant, sautillant, et tapant punching balls et sacs de frappe.

Un double regard pertinent– belle mise en abyme – puisque le personnage observe lui-même ses compagnons et compagnes d’entraînement, ajustant ses points de vue selon les scènes qui défilent sous ses yeux – le training, la préparation du match, le match, les spectateurs partiaux installés plus haut sur une galerie au-dessus du ring.

La violence – l’agressivité – est profondément ancrée dans toute présence corporelle humaine, et les sports de combat permettent de contrôler et sublimer cette pulsion :

« Nul ne peut prétendre être indemne devant le spectacle de la violence, même réglée sur le ring. Mais nul ne peut prétendre être indifférent : fascination et horreur, répulsion et sidération, plaisir et dégoût, enthousiasme et indignation. »

Ces mouvements agitent le corps social des spectateurs et traversent leur intimité.

Hervé Falloux est à l’image sur l’écran du lointain, et vivant sur la scène. Il raconte la perte paternelle quand il était assez  jeune, mort d’une maladie tue. Aujourd’hui, ses filles l’occupent ; l’une d’elles fait de la boxe, il l’a ainsi suivie dans ce choix. La part féminine de la boxe est évoquée à travers jupe de tulle et sautillements légers.

Nous ne dirons mots de la métamorphose éloquente de l’ange gardien, et nous apprécions la métaphore du Boxing Paradiseici-bas, soit la posture choisie et contrôlée d’un combat à préparer, à mener et à emporter – d’abord, contre soi-même face aux imprévus de la vie et face aux autres, ensuite, dans l’échange et le partage.

Les boxeurs sont des taiseux, tout se passe dans le corps à corps, les yeux dans les yeux ; chacun se retire, abandonne le partenaire, prend un chemin autre, fort de soi.

Hervé Falloux apporte une présence authentique, à la fois humble et vigoureuse, tandis que la digne maîtresse des lieux et ange gardienne articule sa démonstration.

Un spectacle captivant dont les enjeux raffinés touchent à la qualité de l’existence.

Véronique Hotte

MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, du 28 septembre au 7 octobre. Théâtre de la Poudrerie Sevran, le monologue Mercredi dernierde Corine Miret, du 12 au 14 octobre 2018, inspiré par les interviews des femmes avec qui elle a pratiqué le Kick Boxing pendant un an au Blanc-Mesnil.


Toute la Culture - Boxing Paradise, le dernier combat de Stéphane Olry & Corine Miret

3 octobre 2018 par Amelie Blaustein Niddam

telecharger le pdf

Deux metteurs en scène fous d’arts martiaux se prêtent au jeu du symbolique dans la salle Christian Bourgeois de la MC93.

C’est à une forme de théâtre documentaire très singulière que nous invitent, à l’écriture de ce Boxing Paradise, Stéphane Olry & Corine Miret, et, sur le ring,  Hervé Falloux et Corine Miret. La Revue Eclair est une compagnie très particulière qui fait du document une matière théâtrale sans premier degré.

Dans un huis-clos, l’homme attend des résultats. Mais les résultats de quel examen? La réponse arrive vite : son Paradis est un club de boxe. Car elle, et on l’apprend vite également est son ange gardien ! On y croit pas une seconde, elle planque un truc, et on ne vous dira pas quoi ! Son ton de voix, maternel et perché sonne faux. Elle va l’arnaquer, se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Il le saura bien plus tard, tout à la fin des 1H30 de la pièce, après avoir revécu sa vie de boxeur.

La compagnie explore depuis trois ans les clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis. La lutte et le Kick Boxing et, aujourd’hui la boxe. Sur des écrans de fortune, composés de toiles en plastique vertes sont projetées les impressionnantes images des entraînements au sein du Boxing Beats d’Aubervilliers.

La rage des boxeurs, garçons et filles, tapant sur des sacs comme sur les autres selon des règles précises est en miroir opposé avec le jeu, ultra lent et calme qui pourtant nous parle d’un combat bien plus extrême.

Un exercice de style qui sait prendre de l’ampleur dans la progression de la pièce, au moment où les mondes fusionnent par l’irruption d’un drôle de boxeur, inerte celui-ci.



Un article de Jean-Pierre Thibaudat en page d’accueil de Médiapart :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-thibaudat/blog/300918/corine-miret-et-stephane-olry-au-paradis-des-boxeurs

 Corine Miret et Stéphane Olry au paradis des boxeurs

Depuis trois ans, Corine Miret et Stéphane Olry fréquentent les clubs de lutte et de boxe de la Seine-Saint-Denis. Dernier volet de leur trilogie, « Boxing paradise », par le biais d’une fiction, nous entraîne au Boxing beat d’Aubervilliers.

Elle était danseuse, un accident a mis en sommeil sa carrière, elle est devenue comédienne. Il écrivait et jouait des spectacles depuis l’âge de dix-huit ans, dans les années 90 il s’est tourné vers la vidéo. Corine Miret et Stéphane Olry se rencontrent alors, et leur trajectoire prend un autre tour.

Kick boxing et boxe anglaise

Ensemble, ils tournent des cartes postales vidéo en Europe et dans le Moyen Orient, fondent la Revue éclair qui n’est pas une revue mais une compagnie, et bientôt ils mènent à bien, main dans la main, des spectacles qui ne ressemblent à rien de répertorié. Par exemple : Nous avons fait un bon voyage,un spectacle fait à partir de cartes postales trouvées ; La Chambre noire à partir d’archives familiales du grand-père d’Olry (officier de cavalerie) ; Treize semaines de vertu à partir d’un chapitre des mémoires de Benjamin Franklin ; Un voyage d’hiver à partir du séjour de Miret dans un village d’Artois où elle se coupe du reste du monde ; Les Arpenteurs, spectacle à épisodes où Olry et Miret entraînent des amis le long du méridien de Paris entre Dunkerque et Barcelone (lire ici) ; Une mariée à Dijon, spectacle éponyme du livre de MKF Fisher autour de la nourriture et de la cuisine (lire ici) ; Tu publieras aussi Henriette à partir d’un amour de Casanova (lire ici). Ils ont un sujet unique : l’aventure humaine, vaste sujet dont ils ne feront jamais le tour. 

Depuis trois ans, ils fréquentent des clubs sportifs du 93 (une action au long cours soutenue par le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis). Les lutteurs des Diables rouges, un club de Bagnolet, est à l’origine de La Tribu des lutteurs (lire ici) présenté au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Corine Miret a pratiqué le kick boxing durant un an dans un club de femmes du Blanc-Mesnil ; de là est né Mercredi dernier, un monologue inspiré par les interviews avec des femmes pratiquant ce sport. Il a été présenté au Théâtre de la poudrerie de Sevran et dans des appartements de Seine-Saint-Denis. Enfin, ils viennent de créer Boxing paradise à la MC93, suite à deux ans d’immersion et de pratique pugilistique au Boxing beat d’Aubervilliers, club mixte. Stéphane Olry, tout en suivant les entraînements et en pratiquant la boxe, a filmé la vie du club et les compétitions. Une démarche qui n’est pas sans rappeler celle du sociologue Loïc Wacquant resté en immersion durant trois ans dans un club de Chicago (cf. son ouvrage Corps et Ame, carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, éditions Agone). C’est au Boxing beat d’Aubervilliers qu’a été formée Sarah Ourahmoune, médaillée d’argent aux JO de Rio en 2016.

A partir de ce matériau et de l’expérience d’entraînement qu’il y a menée à un âge respectable, Stéphane Olry a écrit une fiction. Ce que l’on ne voit pas dans Boxing paradise et qu’il n’a pas filmé, c’est le travail mené tous les mercredis pendant deux ans. En complicité avec l’entraîneur du club, Saïd Bennajem, Olry, Miret et des boxeurs bénévoles du club ont donné des cours de soutien scolaire aux jeunes venant suivre les cours de boxe éducative. A cela s’ajoute une enquête entamée il y a un an auprès de tous les jeunes qu’ils ont rencontrés dans les clubs sportifs de Seine-Sait-Denis « sur la violence, ou plutôt sur ce qu’ils ressentent comme violent ». Comment leur pratique sportive (lutte, boxe) « modifie leur regard sur la violence ordinaire, qu’elle soit verbale, institutionnelle, sociale, sexiste, raciste ».

L’attention pour autrui

Tout cela sous-tend et traverse en loucedé Boxing paradise. La fiction, plutôt classique, fait un peu penser à Huis-clos de Sartre : le héros (interprété par Hervé Falloux, vieux complice de la Revue Eclair) qui a un âge semblable à celui de Stéphane Olry, arrive au Paradis. Il est accueilli par l’ange-gardien (Corine Miret) qui doit s’occuper de lui et connaît tout de sa vie. L’ange lui explique qu’au paradis on vit dans le lieu où l’on a voulu vivre toute sa vie et ce lieu, pour ce qui le concerne, c’est une salle d’entraînement de boxe, le héros regrettant de s’être adonné à ce sport sur le tard. La ficelle est un peu grosse mais elle s’affinera au fil des échanges, particulièrement lorsqu’on apprendra le mal contre lequel le personnage a lutté avant d’être vaincu : le cancer. « Le spectacle se tient au bord du ring et de la vie », écrit Stéphane Olry.

Les deux acteurs sont sur le plateau et derrière eux plusieurs écrans nous montrent la vie du club de boxe. L’entraînement, les rings, un match acharné entre deux jeunes boxeuses amateurs. L’acteur figure sur les images de temps en temps. Tenant le rôle de Stéphane Olry, on le voit essayer maladroitement de sauter à la corde. Petit à petit, des accessoires de boxe viennent occuper le plateau. Mais le vrai entraînement filmé et plus encore le combat lors d’une compétition écrasent de leurs uppercuts le semblant du plateau contrairement à ce qui se passait dans La Tribu des lutteurs où l’entraînement mené sur la scène par les lutteurs était la colonne vertébrale du spectacle.

De ces trois années d’expérience, Stéphane Olry et Corine Miret ont tiré différents postulats où scène et ring font la paire. Par exemple : « Il est peu d’instants où on prend autant en considération autrui que durant un combat. Le mépris pour son adversaire ou son partenaire est immédiatement sanctionné. Cette extrême attention pour autrui qui est le moteur de nos créations théâtrales motive pour l’essentiel notre curiosité pour la pratique des sports de combat. » Ou encore : « Tout combat est décisif. En ce sens, le boxeur montant sur le ring a beaucoup à voir avec le comédien se produisant sur scène. L’un comme l’autre entrent alors dans une zone de vérité. »

Boxing paradise, MC93, mar et jeu 19h30, mer 14h30 et 19h30, ven 20h30, sam 18h30, dim 15h30, jusqu’au 7 octobre.

Mercredi dernier, reprise au théâtre de la Poudrerie de Sevran, du 12 au 14 octobre.


Jacquette de Bussac – Limbes-écrits

http://limbesecrits.over-blog.com/2018/10/de-la-boxe-comme-danse-et-inversement.html

 De la boxe comme danse et inversement

Publié le 7 octobre 2018

Dans nos batailles au quotidien, on se bat pour la survie, on se bat surtout et bien souvent, contre /avec soi-même.

En regardant, écoutant le spectacle « Boxing paradise » proposé par La Revue Éclair, je me dis bien sûr ! La boxe et la danse, se taire, s’épuiser, suivre aveuglément un coach, un maître à danser, s’entraîner sans cesse, au point que le club, le studio devient une deuxième maison, une deuxième famille, se droguer aux endomorphines, être seul(e) face à...soi-même, sa peur, sa faiblesse, son désir d’exister, d’être vu, c’est ça…

Cette écoute quasi maniaque du corps, de ses sensations,de son énergie, se peser avant après matin et soir, maîtriser la force, le poids, la fatigue, la douleur...Beaucoup de ces obsessions me rappellent la pratique de la danse. Les boxeurs sont des taiseux semble t il, ils parlent avec leur silence, leurs gestes, leurs corps, comme souvent les danseurs. Longtemps je me suis tue, la muette, l’autiste, tout bien fermé à l’intérieur, ça vous décuple la force physique.

La violence n’est pas dans les corps, ce spectacle très documenté nous le montre bien ; la vraie violence est sociale, on la subit tous les jours dans notre belle société démocratique, pas besoin de discours sociologique en regardant les vidéos filmées durant les séances d’entraînement du club, en voyant ces jeunes filles et jeunes hommes d’Aubervilliers se plier à la discipline du coach, rentrer la tête et protéger son menton, sautiller, trottiner, feinter, esquiver, suer, souffler, recommencer. Et la légèreté ? Oui il y a cette grâce du boxeur dansant, toujours en mouvement, qui échappe, se dérobe, jamais immobile ou c’est la fin du round !

Un beau moment de théâtre, qui m’a laissée un peu sonnée j’avoue, quand soudain la maladie s’invite sur scène, dernier combat à mener, métaphore ultime du désir de vivre, qui clôt ce moment de vérité sur scène.

Boxing paradise texte et mise en scène Stéphane Olry

avec Corine Miret et Hérvé Falloux

MC93 Bobigny

Se nourrir

« Surveillez votre alimentation, les gars » nous a exhortés Frankie avant les vacances de Noël. « Mangez des légumes. Des viandes blanches. Pas trop de pain. Aucun twix ou cochonnerie de ce genre. »

Mon alimentation, je la surveille depuis des lustres. Depuis l’âge de vingt-cinq ans précisément. Depuis ce déjeuner dont je me souviens très précisément, où lors d’un tournage, je me suis retrouvé avec un sandwiche merguez-frites à la main. J’ai regardé le sandwich merguez-frites et je me suis dit : non, ce n’est possible, si je mange ce sandwich merguez-frites, là, maintenant, je vais me sentir mal tout l’après-midi, plus mal encore que si je ne mangeais rien. Toute mon énergie va passer à digérer ce sandwich merguez-frites, qui me semblait aussi indigeste que l’éléphant avalé par le boa dans « le Petit Prince ».

C’est à la même époque que j’ai senti qu’une nuit blanche ne se réparait pas, ne se rattrapait pas, en une seule nuit complète de sommeil, mais que je commençais à en traîner les séquelles une semaine durant.

C’est donc à vingt-cinq ans que j’ai senti que j’avais un corps. Avant, j’avais comme une sorte de machine insensible que mon cerveau poussait à ses limites, et qui n’existait que par la méfiance qu’il m’inspirait, puisque je ne le prenais en compte que lorsqu’il me faisait souffrir.

La démographie m’apprend qu’il me reste vingt-cinq ans à vivre. Vingt-cinq ans donc pour m’habituer à l’idée de voir décliner puis disparaître ce corps et donc ce que je suis.

Sébastien et moi échangeons sur les menus qui nous semblent les plus pertinents les jours d’entraînement. Je pensais - influencé certainement par la lecture d’ « Un morceau de steak » de Jack London - que l’idéal était de manger un morceau de filet de bœuf et une salade le jour de l’entraînement. Sébastien, lui, tient pour les pâtes, privilégiant les sucres lents. Tout compte fait, le menu et l’heure idéaux seraient de manger des sushis (combinaison de sucres lents, du riz et de protéines animales du poisson) trois heures avant l’effort (durée du travail de la digestion), c’est-à-dire à 15h.

La fatigue, la nourriture : je reviens sans cesse à cette gestion de l’énergie. Une gestion qui informe, organise ma vie avec la même rigueur que m’imposait l’exercice de treize semaines pour devenir vertueux, inventé par Benjamin Franklin.

La boxe me fait obéir à ce même phantasme de vie réglée, ordonnée, lisible, désirée, qui est le mien depuis mon enfance. Phantasme évidemment impossible de par la nature des évènements, de par mon manque d’une conviction, si ce n’est d’une foi, suffisamment forte pour m’aiguillonner perpétuellement dans la même direction. Ma principale crainte était que j’aurais pu aussi me surprendre à préférer la souffrance de l’aiguillon à l’exaltation de la perspective du sillon à creuser, ce qui eût été très ridicule de la part de quelqu’un d’aussi malin que moi.

Je regrette donc de n’avoir pas commencé à pratiquer le noble art lorsque j’étais jeune. Cet exercice m’eût permis de réserver dans ma vie un espace circonscrit et dédié à mon idéal intime d’ordre, d’abnégation, de sacrifice, d’effort, de discipline. Et d’ouvrir ainsi plus largement les temps restant à la jachère ou plutôt la garenne des mouvements spontanés – à supposer que les mouvements spontanés existent.

Tentative de description de la géographie d’un club de boxe : Le Boxing Beats à Aubervilliers

 

L’entrée

Le club est situé dans un ensemble de bâtiments municipaux de la Ville d ‘Aubervilliers. Il est logé dans un corps de bâtiment industriel en brique rouge. Il donne sur une cours partagée avec trois autres équipements de la Ville : un club de fitness, la salle de répétition dite « des quatre chemins » du Centre Dramatique National de la Commune, et les salles des « Labos d’Aubervilliers » consacré à la danse et à l’art contemporain.

Le club est en sous-sol. Pour y entrer, il faut donc quoi qu’il en soit descendre par un escalier de béton s’enfonçant sur le côté de la cours. Cet escalier donne sur deux portes. Une de ces portes vous introduit au Boxing Beats. L’autre à la salle de musculation attenante. Généralement, le novice va dans la salle de musculation, où il subit une forme de bizutage prenant la forme d’une indifférence totale des hommes suant sur les machines. Il lui faudra s’avancer dans la semi pénombre et le mélange de ahanements, de choc métalliques des machine et de musique de variété pour obtenir le renseignement requis auprès d’un forcené sur sa machine qui non sans condescendance l’invitera à ressortir et pousser la porte d’à côté.

On peut aussi accéder au Boxing Beats par un escalier métallique donnant directement sur la rue. Mais cette porte est rarement ouverte, sauf les journées (bien nommées) portes ouvertes, ou en été pour des raisons d’aération.


La salle principale

Les deux rings, raison d’être du club, apparaissent d’emblée au visiteur pénétrant dans la salle.

Protégés par leurs doubles rangés de cordes, ils dessinent un double espace sacré, où nul ne s’aventurera s’il n’y est explicitement invité par les entraineurs.

Ils sont disposés côtes à côtes, au niveau du sol. Face à eux, sur deux cotés, sont suspendus des rangés de sacs de frappe. Sur les deux autres côtés, un couloir ménagé entre eux et le mur permet de disposer des bancs où s’assoient les visiteurs. Une demi douzaine de spectateurs bénévoles s’y tient régulièrement. Si la politesse recommande de demander à l’entraineur l’autorisation de regarder travailler les boxeurs, celle-ci n’est jamais refusée. Sur le banc, on retrouve donc les familiers : frères, pères, mères, copains des boxeurs, mais aussi les visiteurs occasionnels : sociologues, artistes, journalistes, photographes. Si la présence du banc indique une hospitalité renouvelée avec équanimité, la station du visiteur sur ce banc n’en n’est pas moins précaire. D’abord parce que des bancs il n’y en a pas toujours : parfois, ils ont été déplacés à l‘intérieur du vestiaire. Mais surtout parce que l’espace entre les rings et le mur est relativement étroit et comme il est utilisé lors des entrainements comme zone de travail, le visiteur trouve alors plus pratique, prudent, poli plutôt que de serrer ses jambes sous le banc ou de se coller au mur pour éviter la corde à sauter que manipule le pugiliste devant lui, de s’asseoir sur les marches d’un des deux escaliers menant à la mezzanine où sont installés les bureaux.

Le premier escalier monte directement au bureau de Saïd. Cet escalier n’est quasiment utilisé par personne et finit par servir essentiellement de perchoir aux photographes et dessinateurs soucieux d’avoir une vue d’ensemble sur la salle.

Si Saïd souhaite intervenir dans un événement se déroulant dans la salle, il ouvre d’abord la fenêtre vitrée de son bureau. C’est de là qu’il haranguera ou admonestera les jeunes turbulents. Si la situation réclame une intervention directe de sa part, il descendra par le second escalier.

Le néophyte hésitera à s’installer sur ce second escalier, d’abord parce que pour s’y rendre il lui faut traverser toute la salle, et aussi parce qu’il est, à l’inverse du précédent, un lieu de passage qu’on répugne à encombrer d’une présence statique. C’est donc plutôt là que se percheront les habitués du club : par exemple c’est là que je m’installe pour regarder évoluer les jeunes qui sortent du cours de soutien scolaire.

Le second escalier recèle en dessous de ses marches de métal un espace multifonction, variant selon les heures. Durant les séances de boxe éducative, c’est l’espace des ados qui regardent leurs copains s’entrainer, mais sans participer. On glousse, on se chipote, on s’y affale. Cet espace adolescent se poursuit entre l’entrée des vestiaires des filles et les toilettes mixtes par une caisse contenant des médecine balls, caisse à la hauteur et dimension parfaite pour s’y asseoir à deux et bénéficier ainsi, et d’un point de vue surplombant, et d’un affichage avantageux de l’intimité des deux qui partagent la caisse.

L’espace « sous l’escalier » change de fonction au cours de l’entrainement. C’est là que certains (comme moi) déposent leur sac de sport avec bouteille d’eau, serviette afin d’y accéder plus rapidement que s’il l’avait laissé dans les vestiaires. Cette occupation de l’espace est une tolérance qui perdure tant que la présence des sacs ne perturbe pas les cours. « Faîtes-vous confiance les gars » nous exhorte Frankie pour inciter les boxeurs à laisser leurs sacs dans les vestiaires. D’ailleurs, plus l’année avance, plus les sacs restent dans les vestiaires.

L’espace au pied de l’escalier constitue aussi un carrefour entre le vestiaire des filles, les toilettes mixtes, et les vestiaires des garçons. C’est donc là que les garçons et les filles se saluent au fur et à mesure de leurs arrivées dans le club.

Saluer chacun, c’est très important. Il est capital de ne jamais sembler ignorer personne, même si les soirs où cinquante d’élèves se pressent dans la salle, il semble matériellement impossible de serrer cinquante mains. On se prend en considération quand on salue. On se regarde dans les yeux. Les plus jeunes se tapent les poings. Les filles se font la bise. Les garçons et les filles se font la bise au bout d’un certain temps, sur proposition de l’intéressée. Les hommes se font parfois la bise, mais auquel cas ce sont des théâtreux, comme Sébastien, Hervé ou moi. Rien que d’ordinaire dans ces salutations, me direz-vous, si ce n’est qu’elles sont appliquées avec une attention marquée, et qu’elles font du B.A BA inculqué semaine après semaines par les coaches aux plus jeunes.

Un règlement intérieur est au reste affiché sur la porte d’entrée du club, paradoxalement lisible uniquement par ceux qui sortent du club. « Ce ne sont pas des questions de détails que ces questions de protocole » comme l’écrivait Louis XIV dans son testament au Dauphin. Le risque inhérent aux duels qui constituent l’ossature de l’entrainement explique sans doute cette politesse obligée, mais aussi ce respect mutuel réel qui prévaut entre pugilistes.

C’est donc au pied de l’escalier en métal que boxeurs et boxeuses sortis en tenue des vestiaires enroulent leurs bandes autour de leur poing, étape ultime de l’habillement. Ce faisant, ils surveillent l’horloge judicieusement placée là, afin d’être prêts à l’instant où le professeur lancera le signal : « Allez on y va !  Trottinez ! ».

On échange par groupe mouvant de deux ou trois. On rapporte aux absents les exercices du cours précédent. On prend des nouvelles des blessures, on se plaint de sa fatigue, on s’inquiète de son poids, et on se raconte ses repas passés ou à venir en bandant ses poings.

Personne n’enseigne vraiment le bandage, on reconnaît donc les plus avancés à la qualité du tressage enserrant leur poignet. Cependant, il se trouve toujours quelqu’un pour finir par aider le débutant en lui montrant son propre art du bandage, chacun possédant in fine le sien propre. Il me semble être le seul à porter des bandes blanches. Cela a longtemps donné à mes mains un aspect déprimant de deux moignons plâtrés et à la propreté douteuse. En effet, après un premier lavage, une bande blanche ne revient jamais blanche, mais grisâtre. Actuellement, je ne les utilise plus car après une cohabitation malheureuse dans ma machine à laver avec les bandes rouges, elles sont devenues roses, d’un rose sale, irrécupérable. Le sujet du bandage est inépuisable, et chacun recommande sont tutoriel trouvé sur internet, propose sa solution pour protéger phalanges et poignets, surveille du coin de l’œil comment l’autre se débrouille. L’investissement d’un seul jeu de bande en début d’année ne s’avère viable que si on ne suit qu’un cours par semaine, et qu’on dispose ainsi du temps pour les laver et les sécher. Un boxeur assidu possède donc plusieurs jeux de bandes, et plusieurs protège-dents aussi. Les couleurs des bandes sont rouges, noires, bleus-blanc-rouge pour certain, blanches pour moi et roses pour certaines filles. Les bandes ne sont jamais de rose pour les garçons. Le rose est réservé aux filles et la présence d’un liseré ou d’un revers rose sur le vêtement ou le sac d’un garçon est l’objet des risées, sauf si c’est moi qui porte ce liseré, car je bénéficie d’un double privilège : celui de l’âge et aussi de l’extravagance relative de ma présence pour cette activité, dans ce lieu.

Certains boxeurs, très avancés et aguerris, se permettent d’arriver en retard. Comme on est déjà en train de trottiner autour de la salle, on se salue au passage d’une tape. Ces boxeurs blanchis sous le harnais sont capables d’un exploit attestant de l’ancienneté de leur pratique : ils se bandent les mains en courant.

Un troisième escalier métallique ouvre directement sur la rue. La porte en est fermée en hiver, et ouverte aux beaux jours quand la nécessité d’aérer la salle se fait sentir. Alors, un ou deux jeunes de la rue, en survêt, se campent dans l’embrasure pour observer d’un œil critique nos évolutions. Nous voyons leurs silhouettes se découper en contre-plongé et à contre-jour depuis notre fosse. L’espace au pied de ce troisième escalier est celui des solitaires. Un jeune homme aux cheveux coupés en brosse y dépose son sac. Un homme d’une quarantaine d’année, émincé, aux cheveux longs, le regard noir s’y installe aussi usuellement. Ce dernier semble bénéficier d’une forme d’extraterritorialité singulière, car il s’entraine uniquement aux sacs, semble plus ou moins choisir ses exercices, et travaille toujours seul. Un jour que je lui proposais un exercice ensemble, il m’a envoyé bouler en prétextant qu’il était trop vieux pour combattre, ce qui semblé être un assez vexant prétexte.

Voilà pour les espaces publics de la salle du bas du Boxing Beats.


Les vestiaires :

Un espace semi-privé est constitué par l’ensemble des vestiaires (hommes et femmes), les douches y attenant et les toilettes mixtes placées entre les deux.

Je ne peux rien écrire « de visu » concernant le vestiaire des femmes. J’en suis donc réduit aux récits que m’en font Caroline ou Zoé.

Je peux cependant risquer une observation d’ordre général. L’ouverture, la fermeture, l’entrebâillement des portes des vestiaires sont l’objet d’une tension semblable dans le vestiaire homme comme dans le vestiaire femme. La porte de chaque vestiaire est ouverte une trentaine de fois avant chaque entrainement. La porte reste souvent entrebâillée et permet de d’entrevoir un vestiaire femme tout à fait semblable à celui des hommes : mêmes bancs, même armoires métallique, même geste las de reproche implicite d’une main venant de quelqu’un assis à côté de la porte qui se dévoue pour fermer correctement la porte.

Je me demande si la taille des vestiaires homme et femme est égale. Zoé m’a confié qu’ils étaient équipés d’une douche, à l’instar de celui des hommes. Mais que cette douche installée sur l’emplacement d’anciennes toilettes n’est pas très ragoûtante. Ainsi, rares sont celles qui l’utilisent, ce qui explique le départ généralement plus rapide des femmes du club après l’entrainement. Certaines femmes arrivent avec les mains déjà bandées. Leur habillement de sport est le même que celui des hommes. Deux ou trois filles viennent voilées et le demeurent durant l’entrainement. On voit parfois Sounil avec ses pattes d’ours entrainer ces filles avant ou après le cours. Cela semble indiquer qu’elles se préparent pour des combats. Mais auquel cas, ôteront-elle leur voile le temps du combat ? Mystère. Je souligne ce point du voile uniquement pour l’inévitable curiosité qu’il soulève hors de club. Mais le point saillant, vu de l’intérieur, c’est que le port du voile ne pose aucune question ni problème politique ou pratique pour la pratique commune de la boxe.


Les vestiaires des hommes :

Le vestiaire homme mesure quatre mètres sur quatre. Cette relative exiguïté impose une certaine rotation dans son usage. L’utilisation successive des bancs se fait naturellement au fil des arrivées. À la fin du cours, on se succède au gré des préférences de chacun. Certains vont directement se changer. D’autres restent dans la salle pour pratiquer des étirements. Certains passent sous la douche, d’autres non. Je n’ai aucune pratique personnelle de la douche collective, et une pruderie datant de mon enfance m’en interdit l’accès. L’usage des douches collectives a été depuis mon enfance un repoussoir majeur à la pratique du sport. L’expérience au Stade Français d’un essai collectif avec d’autres camarades footballeurs, a marqué ma mémoire d’un sentiment de mélancolie et d’une rejet presque viscéral des bans en bétons froid des vestiaires, des blagues graveleuses sous une douche hoquetant, et de la surveillance pénible d’entraineurs en gabardine trainant au milieu de garçons à demi nus. J’étais retourné illico à nos séances de footballs autogérés à l’air libre des terrains du polygone de Vincennes.

Certains boxeurs se douchent nus, d’autres en slip, il y a même un garçon qui sort nu des douches et s’essuie sans vergogne au milieu de nous. Tout se déroule dans la politesse et la discrétion. Voilà qui a tranquillisé le petit garçon que je ne suis plus.

Le vestiaire est un théâtre. Un verbe haut s’exerce là, qui n’a pas place ailleurs. Ce théâtre est essentiellement assumé par trois ou quatre boxeurs qui prennent en charge les dialogues, les diatribes, et les a parte. Trois modes majeurs de parole se distinguent.

1 : le soliloque. Adressé à tout le monde et à personne il part d’une question générale, par exemple : y aura-t-il cours lundi prochain ? Il décolle depuis cette piste pour s’envoler vers la confession générale : moi, toutes le semaines, je viens. Si tu perds le rythme, c’est trop dur. Si tu viens pas une fois, c’est foutu. À Noël même, je viens. Noël, je m’en fous. L’année dernière, à Noël, j’ai bu une demi bouteille de champagne et au lit. Ah ouais, Noël j’en n’ai rien à foutre.

2 : le dialogue. Généralement celui ci porte sur un combat, soit entre deux membres du club durant une compétition interne, soit observé dans tel ou tel gala de région parisienne, ou encore observé à la télévision. C’est un commentaire a-postériori, en duo, souvent sur le mode du surenchérissement, et n’ouvre presque jamais sur un débat, sauf sur un point technique. Parfois un troisième interlocuteur qui a assisté au combat, ou connaît l’un des protagonistes en question met son grain de sel dans la conversation : « ah, oui, Untel, il a un coup droit monstrueux. Monstrueux. »

3 : le chœur. Le sujet le plus propice au chœur est le foot. Là presque tout le monde dans le vestiaire a vu le match ou connaît les équipes en cause. L’idéal pour lancer le chœur est d’évoquer le revers spectaculaire de l’équipe favorite de l’un des boxeurs, par exemple chambrer la Nième défaite du PSG en quart de finale de Champions League, ou la descente possible de l’OM en Ligue 2. « OK, OK. La saison est foutue. Allez-y. C’est des chèvres. C’est clair, je l’avoue. Allez Allez, défoulez-vous tous un bon coup. Vous avez raison. On est ridicule, si on descend pas on a de chance, je dis même moi. Mais attendez, la saison prochaine, moi, je dis, vous verrez ». Au chœur répond vaillamment le solo du supporter dépité.

La place idéale pour les soli est à côté de la porte. Dans le théâtre du vestiaire, tout le monde ne se risque pas sur scène. La plupart d’entre nous hochent la tête, approuvent, ou sourient. Pour monter sur scène, il faut un certain passé dans le club, avoir dépassé la vingtaine d’année, faire partie des « avancés », et témoigner de l’aplomb et du talent oratoire requis.

Moi, dans le vestiaire, j’écoute et ne dis presque jamais rien.

Des places ont fini par se fixer au cours de la saison dans le vestiaire. Ainsi, Sébastien et moi nous changeons-nous dans le coin au fond à droite. Hervé, plus sociable, sur le banc du milieu.

Devant un des murs est disposé une longue armoire en métal présentant une série de casiers. C’est là que je laisse mon sac personnel avec portefeuille, téléphone portable etc. Ce rangement est tout symbolique car, comme la plupart des boxeurs, je ne ferme pas la porte avec un cadenas comme le règlement du club invite à faire. Hervé fermait en début d’année son casier avec un cadenas. Depuis son retour, je n’ai pas eu le temps de vérifier s’il continue à afficher cette prudence.

L’armoire métallique est couverte de coupes, de tailles et de modèle divers. Rien n’indique où et quand ont été gagné ces trophées qui littéralement se couvrent de poussière. On peut voir dans cette exposition un encouragement au travail, et aussi une leçon d’humilité.


Les toilettes.

Elles sont mixtes. Elles comportent : un urinoir dans un renfoncement, un wc à la turque protégés par une porte, un long lavabo équipé de deux robinets à poussoir.

Ces dernières semaines, l’urinoir est condamné. En début d’année, deux ou trois cubes de désinfectants bleus y reposaient. Ils dispensaient une odeur lourde, astringente, piquante qui imprégnait l’ensemble des toilettes. Lorsque je retrouve ce parfum dans d’autres lieux, immédiatement je me retrouve dans l’atmosphère du club.

La plongée dans ce parfum piquant, entêtant, insidieux, de produit pour collectivité rythme l’heure et demi que dure le cours. Des minutes de récupération sont octroyées toutes les vingt minutes environs, accompagné du conseil répété de s’hydrater. On va donc se désaltérer au lavabo, devant lequel se met en place un ballet d’entrant et de sortant. La question qui revient au début de chaque entrainement est : est-elle froide ou est-elle chaude ? Pour des raisons tenant probablement à la nature municipale du lieu, le robinet arbitrairement déverse une eau soit tiède, soit froide, sans aucune logique discernable d’heure, de saison, de circonstance. Je bois selon les conseils du coach par petites gorgées – cinq au maximum-. C’est là qu’on rince les protège-dents avant ou après les assauts.

C’est enfin là que vont s’épancher les nez dégoulinant de sang après un coup trop bien ajusté. Le carrelage est plus souvent qu’à son tour maculé de tâches semblables à des étoiles rouges sur un ciel gris. À la fin de la séance, l’évier peine à évacuer une eau douteuse mêlée de sang et de glaires.

Je me demande si je suis le seul à me poser cette question toute à fait idiote : est-ce très propre de pisser dans un urinoir avec les mains bandées, ce qui interdit de se les laver après ?


La mezzanine.

Les corps sont donc en bas, tout à fait en bas, puisque le gymnase est situé en contrebas de la rue. L’esprit est en haut, sur la mezzanine, là où se trouve la salle dévolue au soutien scolaire, et le bureau de Saïd. À supposer qu’il soit possible de séparer corps et âme (ce qui n’est pas mon sentiment), celui qui veut accéder aux hautes sphères doit donc emprunter un des deux escaliers métalliques. Comme un escalier est quasiment condamné, il passera par le second et accèdera à son sommet directement sur la salle de cours.

Elle est divisée en trois espaces. Une série d’ordinateurs est alignée face au mur dans la partie jouxtant le bureau de Saïd. Ces ordinateurs qui ne sont pas connectés sur internet ne sont presque jamais utilisés. Les tables sont donc proposées aux collégiens dont le travail nécessite un silence relatif.

Autrement, le travail scolaire se fait le plus généralement autour d’une table rectangulaire pouvant accueillir jusqu’à huit étudiants. Derrière cette table, une armoire métallique renferme divers ouvrages disparates (dictionnaires, livres scolaires, ouvrages sur la boxe, encyclopédies) et des jeux de société. C’est là que désormais nous enfermerons le goûter promis aux gamins, car l’expérience nous prouve que si notre réserve de biscuits et de jus de fruits demeure dans un placard ouvert, une souris qui doit avoir la taille d’un boxeur passe et d’une semaine sur l’autre et nous nous retrouvons fort démunis à l’heure attendue du goûter.

Le troisième espace est un salon marocain dont Saïd a récemment apporté les meubles qui permet de rassembler les jeunes qui n’ont pas de devoirs à faire autour d’un jeu de société.

On constate une tension entre les deux espaces extrêmes de la salle, l’espace des ordinateurs vers lesquels Claudine essaye de diriger les jeunes afin que François, son époux, leur fasse la démonstration du logiciel pédagogique qu’il a conçu et fabriqué, et le salon marocain où Zoé décrypte les règles du jeu de société autour desquels les ados s’agglutinent. Ce sont bien deux visions pédagogiques qui sourdement s’opposent là. Je pourrais donner mon point de vue sur la chose, mais ma position d’observateur impartial me l’interdit. Je dirai simplement pour conclure que parfois, à l’occasion d’un anniversaire par exemple, le système d’occupation de l’espace connaît une mutation radicale : Claudine alors, qui a confectionné un gâteau, invite les jeunes à le partager dans l’espace réservé au jeu, territoire de Zoé. C’est un instant de communion, il faut bien le constater.

Le bureau de Saïd est donc à l’extrémité de la mezzanine. On y trouve deux tables : celle de Saïd, et celui de la trésorière. Je n’ai jamais vu ce bureau utilisé qu’en début d’année pour la délivrance des licences. La trésorière allant alors jusqu’à descendre son bureau dans la salle pour s’assurer que chacun s’acquitte de sa licence et de son assurance.

J’entre rarement dans cette pièce, et lorsque j’y vais c’est toujours avec quelque timidité. Non que Saïd, constamment bienveillant et d’une grande douceur puisse intimider volontairement, mais peut-être la figure du boxeur, du champion, et du coach qu’il incarne m’ impressionne-t-elle.

Dans son bureau, Saïd passe de long temps en conciliabules téléphoniques. Parfois des visiteurs (boxeurs, coaches, parents d’élèves, organisateurs de combat, journalistes) traversent la salle de cours de cours pour rejoindre Saïd dans sion bureau. Comme l’usage l’impose, nous nous levons alors, serrons la main, et indiquons le chemin pour ceux qui l’ignorent.

Depuis la fenêtre de son bureau, Saïd a une vue plongeante sur la salle d’entrainement. On le voit ouvrir parfois cette fenêtre et donner de là-haut une information, poser une question à un coach, ou interpeler un boxeur.

De la fenêtre de la salle de cours, nous avons une vue panoramique sur la fresque murale qui couvre le mur du fond du gymnase. On y reconnaît des boxeurs en action : Ali, Tyson, Saïd lui-même. La devise du club est aussi inscrite : par le poing nait l’espoir, par l’espoir ; de l’espoir nait l’histoire. Les vertus réclamées aux boxeurs sont aussi égrenées entre les portraits des boxeurs : force, courage, détermination etc.

Tu verras dans un an

Je m’abreuve au lavabo. Un camarade me croise alors que je sors « Ça va ? » me demande-t-il – « Ouais » je réponds. – « Tu verras les résultats dans un an » m’encourage-t-il. « Il faut un an et demi pour voir les premiers résultats en boxe ».

Voilà qui repousse de six mois l’échéance que je me suis donnée initialement. Mon objectif l’automne dernier était de suivre une année complète de cours au Boxing Beats. À cinquante trois ans, il me semblait déjà un peu ridicule de débuter ce sport. C’était une entreprise que je savais aussi assez vaine, dans la mesure où il m’est impossible d’être un jour en état de combattre. C’était surtout une occupation passionnante, et je m’y lançait dans les dernières années de ma vie où je pouvais physiquement encore l’oser.

J’ai donc signé un contrat tacite avec moi-même pour un an.

Pour un cours par semaine : celui du lundi avec Frankie.

Ma mission était d’apprendre le plus honnêtement possible la boxe, et de rendre compte dans le présent journal de cette découverte et des questions qu’elle ne manquerait pas de susciter.

Le lieu d’exécution du contrat était le Boxing Beat, d’une part parce que c’est un club qui accueille beaucoup de filles et a formé des championnes, or l’irruption des femmes dans les sports de combat est une nouveauté qui attise ma curiosité, et d’autre part parce que participer aux cours de soutien scolaire constituait un bon observatoire et aussi un défi excitant pour moi qui ai tant détesté l’école.

À défaut d’être doué pour la boxe – ou même d’avoir témoigné d’une marge de progression significative dans ce sport -, je me reconnais au bout de six mois au moins un mérite : celui de la constance. Ce n’est pas la moindre des vertus dans les activités du corps.

Pour être honnête, mon plaisir lors de ces cours du lundi était loin d’être pur et sans nuage. Souvent, je l’avoue, j’ai pris mon vélo pour Aubervilliers plus par devoir que par plaisir. L’épuisement durant les cours, la fatigue les jours après, ne furent pas les épreuves les plus difficiles à surmonter. Un grand obstacle pour moi fut ma timidité, et ma crainte de combattre des inconnus – et même frayer avec un monde qui – c’est évident, alors pourquoi le nier ? – n’est pas le mien.

Au fond, ce sont les gamins qui viennent au cours de soutien qui m’ont donné l’envie de m’accrocher. D’abord, je les aime bien. Ils sont parfois pénibles, mais beaucoup plus souvent bouleversants. Ils me donnent le sentiment d’être utile, ce qui est toujours agréable. Et comme j’éprouve les mêmes difficultés avec les gants de boxe qu’eux avec un stylo, le courage avec lequel ils affrontent les exercices scolaires constituent pour moi une forme d’encouragement à relever le même défi lors des exercices pugilistiques.

Il me semblait très ridicule à l’issue du soutien scolaire du mercredi de ranger mes crayons et de repartir quand arrivaient les boxeurs pour l’entrainement. J’ai donc commencé à venir aussi à ce cours-là que donne Ahmed. Tout le monde s’accordait au reste à me dire que le rythme de pratique et d’apprentissage vraiment sérieux commençait avec deux séances par semaine. De fait, boxer deux fois le lundi et le mercredi me fatigue moins qu’une seule fois.

Revenir cependant l’année prochaine au Boxing beats changerait nettement la nature de mon engagement. Je le rappelle, mon objectif était d’observer de l’intérieur la vie du club et d’avoir une initiation intime, répétée de la pratique de la boxe. Comme on écrit vulgairement dans les dossiers de demande de subvention : accumuler du matériau d’écriture pour un spectacle à écrire.

Or, si je reviens l’année prochaine, ce prétexte sera caduc. Ce ne sera plus le temps de l’enquête, mais le temps de l’écriture. Et cette activité, je le sais d’expérience, requière de prendre la distance avec son sujet.

Donc, si je reviens l’année prochaine, ce sera vraiment pour moi par goût de la boxe, par sympathie pour ce club et ses membres, et pour m’investir vraiment bénévolement dans les activités du Boxing Beats.

À suivre, donc .

Un binôme mal assorti

C’est la rentrée.

L’autre jour, au cours, Franky annonce : « Prenez vos gants, vos casques, vos protège-dents. Trouvez votre binôme. » Sébastien était absent. Dany était avec Kevin. J’étais privé de mes deux partenaires habituels. Quand Franky lança quelques minutes plus tard : « Que ceux qui sont seuls lèvent la main », force me fut de lever mon gant. Franky désigne alors un grand noir qui arrivé en retard sortait juste du vestiaire : «  Toi, t’es seul ? Boxe avec Stéphane. » et le grand noir dépité de s’exclamer : « Ah, non quoi, Franky, sérieux ? ». Franky lui répondit : « Discute pas. » et l’autre d’insister : «  Sérieux, oh, Franky, sérieux, quoi ? » .

Pendant les négociations, moi je faisais le type qui s’en fout. Évidemment, je ressentais comme on ne peut plus blessant les « …sérieux, oh, quoi, sérieux …» de mon partenaire obligé.

De guerre lasse, le grand noir finit par céder. On se tape dans le poing, on va chacun dans notre coin. On commence les exercices. J’essaye de m’appliquer. De m’impliquer aussi. Mon partenaire est – comme on disait des Allemands durant l’occupation : correct.

Un quart d’heure plus tard, nous nous quittons pas trop mécontents l’un de l’autre. À la fin du cours, Franky énonce comme par incidence que tout le monde peut apprendre avec tout le monde, que les plus avancés peuvent corriger leurs erreurs en s’exerçant avec des débutants.

N’empêche. Dans la liste des situations violentes, le fait d’être dédaigné n’est pas l’avanie la moins pénible.

J’ai ressenti à cette occasion les sentiments qui étaient les miens lors de la composition des équipes de foot dans la cour de récréation du collège. Les deux capitaines des deux équipes se faisaient d’abord face. Ils avançaient l’un vers l’autre. Le premier disait « chou ! » le second répondait « fleur !», un pied posé juste devant l’autre. Celui qui, lorsqu’ils se rejoignaient, avait le pied qui se posait au-dessus de l’autre bénéficiait de désigner en premier un de ses co-équipier.

Le groupe des candidats à jouer se tenait face aux deux capitaines. Évidemment, le meilleur joueur était désigné en premier. Le second capitaine répliquait par le choix d’un deuxième joueur et ainsi de suite. Chacun était donc informé en direct et devant tous du rang de considération dans lequel il était tenu en tant que footballeur. Les derniers choisis étaient donc plébiscités comme les pires footballeurs de la cours de récré. Ceux avec qui on se résignait à jouer parce qu’il faut bien onze joueurs pour faire une équipe. Et ceux qui n’avaient pas été choisis n’avaient plus qu’à trouver un autre jeu à pratiquer.

Pour éviter semblable humiliation, j’ai donc proclamé que je n’aimais pas le foot - ce qui était faux - et même que je méprisais les footballeurs – leur renvoyant par anticipation le dédain qu’ils auraient pour moi.

Une bagarre

Voilà la succession chronologique des évènements.

Ce mercredi après-midi, J*** arrive le premier au cours de soutien. Il travaille un exercice de français avec Zoé. Trois ou quatre élèves uniquement sont présents cet après-midi. Nous travaillons tranquillement.

Arrive la mère de M***. Elle n’est pas contente. Elle cherche son fils partout. M*** n’est pas avec nous. Saïd lui confirme ne pas l’avoir vu de la journée. La mère de M*** repart en maugréant que son fils file un mauvais coton.

J*** finit son devoir. Il descend dans la salle de boxe. Nous entendons des cris. (Des appels, des cris, du raffut, il en vient souvent de la salle de boxe. Quand le bruit est trop fort, il nous arrive de fermer la porte, mais c’est rare, cette atmosphère sonore étant celle de la pratique de la boxe dont nous n’avons pas envie de nous couper). Donc, nous ne prêtons pas plus attention aux cris que ça, jusqu’au moment où nous comprenons que parmi les cris, il y a ceux de J***, que J*** appelle à l’aide et appelle Zoé à l’aide. Nous descendons en catastrophe et séparons M*** et J***.

J*** a reçu plusieurs coups au visage et, vu la fureur qui l’excite contre M***, cela ne faisait pas partie de l’entraînement, ni d’un jeu. M***, lui, se tient debout, le regard rêveur, comme s’il n’était pas concerné par l’affaire. Saïd descend et emmène M*** dans le vestiaire tandis que Zoé et moi remontons J*** dans la salle de cours, où nous l’asseyons presque de force sur le divan. J*** est hors de lui, il pleure, se débat, se relève pour aller régler son compte à M***. Nous le retenons, l’asseyons à nouveau. La scène se répète rituellement plusieurs fois. Nous lui donnons une compresse de glace à poser sur son visage et lui demandons : comment est-ce arrivé ? Pourquoi vous êtes-vous battus ?

J***e raconte : depuis une semaine, quand il croise M*** au collège, celui-ci s’amuse à lui donner des petites tapes comme pour rigoler. Et puis les tapes ont commencé à ressembler à des gifles, et J*** à trouver le jeu moins drôle. Cet après-midi, à peine entré dans le club, M*** a allongé un coup de poing à J***, sans raison, en passant à côté de lui.

Nous voilà tous très embêtés. Des coups, il s’en échange sans compter au Boxing Beats. Oui, mais là c’est différent. C’est une bagarre. Pas de la boxe. Et au regard de la réaction de J*** : humilié, ulcéré, impuissant, clamant sa rage, insultant M***, remâchant sa colère, nous prenant à témoin de la folie de M***, on voit bien que nous avons affaire à de la violence. Et que, pire, cette violence est gratuite. – Drôle de terme au reste que celui de violence gratuite. Quelle violence peut-elle être payante ? Par exemple, comme l’écrit Clausewitz, la violence de la guerre qui permet d’obliger un adversaire à accomplir une action à laquelle il se refuse ? La violence de la guerre qui serait la continuation de la politique par d’autres moyens ?

La violence de M*** semble d’autant plus insupportable qu’il ne lui donne aucune signification. Gratuite, donc. Certes, on peut en supposer les racines : frustration, aigreur, énervement, fureur face à un plus puissant qu’il ne peut ni nommer, ni atteindre. A défaut de pouvoir trouver quelque ressort contre ce qui l’oppresse, M*** exerce son peu de pouvoir sur plus faible que lui, et cela tombe sur J***, pour des raisons obscures, confuses, et dont la plus simple et probablement la plus crédible est que c’est celui qu’il a sous la main et sur lequel il lui est possible de donner des coups.

C’est pour la même raison que le maître bat son chien, et le mari sa femme. Certes, nous vivons dans une société inégale, où la violence s’exerce systématiquement sur les plus faibles, les plus pauvres, les plus précaires. Or, nous sommes ici à Aubervilliers. Ici, des pauvres, des précaires, il y en a beaucoup. Aucun d’entre eux n’a envie d’être identifié comme celui sur lequel tous les coups peuvent pleuvoir sans crainte de le voir répliquer : donc, au moment où il lui semble être identifié à ce plus faible-là, il se doit de se battre.

Je me demande bien pourquoi la mère de M*** était aussi furieuse contre lui.

(…)

Une semaine plus tard, j’ai travaillé deux heures avec M*** sur un exercice de math. L’exercice portait sur les statistiques dressées à partir des groupes sanguins d’une population donnée. Au début, M*** était réticent à faire cet exercice : « Je n’aime pas entendre parler de sang » m’a avoué M***. Je n’ai pas épilogué. Il a malgré tout fait l’exercice. Entretemps, J*** est arrivé à son tour, ils se sont serré la main. Après le soutien scolaire, je les ai vus s’entrainer sur le ring l’un contre l’autre sous le regard de leur prof, Ahmed.

 

Une tendinite

C’est la rentrée.

J’ai une tendinite au bras.

Ça fait un mois que j’ai une tendinite au bras gauche.

Je me suis réveillé un matin du mois d’aout avec le bras gauche ankylosé.

Je me suis dit : c’est en dormant avec la tête de Camille sur l’épaule que je me suis froissé le bras. Ça va passer dans la journée.

Ça n’est pas passé dans la journée. Ça n’est pas passé les jours suivant en faisant du Taï-chi. Ça n’est pas passé le mois suivant en nageant dans la mer.

Ça s’est atténué après que je me fusse décidé à aller chez l’ostéopathe. C’est lui qui m’a diagnostiqué une tendinite.

Sur ses conseils, je me masse avec une huile essentielle.

Sur les conseils de Camille je me pose une poche de glace sur le bras, le soir.

Sur les conseils de Céline, je n’arrête pas de boire de l’eau, et de pisser.

Sur les conseils de mon médecin traitant, je prends un anti-inflammatoire.

Néanmoins, malgré tous ces bons conseils, malgré le temps qui passe, malgré une seconde séance chez l’ostéopathe, il n’en reste pas moins que j’ai la sensation que quelqu’un tente sournoisement de glisser un bout de bois mal équarri entre mes biceps lorsque je lève le bras au-dessus de ma tête.

Je calcule mes mouvements en conséquence. Je soupèse le contenu de mon sac. J’évite d’enfiler des tee-shirts. J’ai abandonné tout espoir de revêtir un pull-over, opération impossible à réaliser sans lever mon bras gauche qui, justement, se refuse de manière butée à cette action. Je ne dors que sur le côté droit pour ne pas froisser ce bras gauche si susceptible. J’ai repoussé jusqu’à ce soir mon retour aux cours de boxe.

Quand j’ai annoncé mon désir de retourner à ce cours, mon ostéopathe m’a envoyé un premier SMS me disant : « Vas-y tranquillement » accompagné d’un second : « Ne force pas ». Marisa m’a dit : «Allez-y doucement ». Camille : « Tu devrais attendre que ce soit passé, tu risques d’aggraver l’inflammation ».

Je ne sais pas quoi faire : à cette minute, et je regarde mon sac de sport qui reste noir, fermé, sans avis sur la question.

Je me sens diminué, fragile, j’ai peur de ne jamais recouvrer la mobilité de mon bras. C’est comme ça quand on vieillit, non ? On perd ses capacités lors de petits paliers sournois. Si je vais à la boxe, j’appréhende d’être obligé d’abandonner la séance en cours. Je crains qu’une instance médicale finisse par décréter que je ne suis plus apte à faire de la boxe. Je me sens frustré d’avance. Et aussi, peut-être est là le pire, je crains de me sentir soulagé de devoir abandonner cette discipline ingrate, astreignante, fatigante, sous le lâche prétexte : ce n’est pas moi qui ai choisi, c’est mon corps qui m’y a obligé.

Quelle misérable excuse : comme si j’étais autre chose que mon corps !

Cela dit, je me demande bien ce que mon corps, c’est-à-dire moi, veut me dire au travers de cette tendinite que rien n’annonçait. Que veux-je me dire à moi-même ? Que veux-je m’obliger à prendre en considération, que je m’interdis de voir, et que mes épaules coincées me signifient de manière aussi péremptoire que mystérieuse ?

Le message est confus mais très têtu. Je suis invité à me débarrasser d’un fardeau pesant sur mes épaules, c’est une affaire entendue, mais quel est-il ce fardeau ?

J’ai établi une liste d’accusés potentiels, groupes ou personnes susceptibles de créer des tensions dans mon dos délicat :

Ma famille, évidemment  Je représente depuis trois mois ma mère et ma sœur au syndicat de co-propriété de mon immeuble, et comme me dit Frédéric : l’immobilier c’est du lourd.

La fréquentation répétée des cortèges de tête des manifestations qui sont scandés de situations stressantes, humiliantes, et parfois dangereuse, et qui a fait peser une poigne policière très pénible sur nos nuques rebelles ?

La pratique de la boxe qui s’avérerait trop lourde à porter pour moi ?

Mon ostéopathe se fait le porte-parole de mon corps, tout en demeurant dans le style ambigu et allusif qui est celui des ostéopathes et des squelettes : tu as subi une émotion intense et répétée car ta douleur est liée au diaphragme me dit-il. Oui, bon : les conseils de co-propriété, les cortèges de tête, les entrainements de boxe, voire la présence de Camille dans mon lit (mon ostéopathe n’a pas spécifié que cette émotion dût être négative), toutes ces activités répondent à cette définition.

La piste psychologique se perdant en méandre, je suis tenté de débusquer des responsables physiques à mon état.

J’ai passé trop de temps à écrire sur mon ordinateur cet été.

J’ai changé pour des lunettes à verre progressif.

Bientôt, je vais songer à accuser ma literie : ce qui est bien la preuve que je suis prêt à accuser n’importe qui.

Rien de plus énervant que les gens qui s’étendent sur leurs bobos, leurs douleurs, leur mal-être. Rien que d’écrire ce billet élégiaque, je m’insupporte moi-même.

Bon. Je vais aller ce soir au Boxing Beats, et j’aviserai sur place.