Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

je ne connais rien à la Boxe

Contribution de Sébastien à la réunion du Cercle du 24 janvier 2016

Thème de la réunion : dans la Boxe, qu'est ce qui vous a frappé ?

 

J’ai l’impression que je ne connais rien à la Boxe. Encore moins qu’à la Lutte. Pourtant je ne peux pas dire que je connaisse grand chose non plus à la Lutte, mais bizarrement j’ai l’impression que je connais encore moins la Boxe, alors que je devrais en savoir plus puisque contrairement à la Lutte j’en fais un peu. D’où vient cette impression ?

J’ai passé du temps à observer des lutteurs, à parler avec eux. J’ai l’impression d’en connaître un peu plus depuis cet endroit de spectateur de la Lutte où je me trouve. En tout cas c’est plus clair. D’ailleurs lorsqu’on a fait l’initiation l’année dernière, il a paru évident que c’était impossible de se mettre à pratiquer la lutte en loisir : c’est trop dur, je suis trop vieux. Alors on regarde, on admire, on apprend par le regard et en écoutant.

Donc peut être que cette impression d’en savoir moins, ou d’en avoir une perception moins claire, vient de mon initiation à la boxe : du fait que je suis dedans, depuis que comme Stéphane et Hervé, je fréquente les cours « Boxe loisir » du Boxing Beats pour apprendre la Boxe, et que  je mesure plus mon ignorance qui me sépare par exemple des autres boxeurs du cours qui sont là depuis plusieurs années. Et encore plus loin des boxeurs amateurs. Et encore plus loin..etc

Donc j’apprends avec mon corps, je souffre avec mes camarades, je vois bien que la Boxe est un travail et un métier du corps et un univers entièrement physique et sensuel, mais qu’est-ce que ça change par exemple à ma vision des combats ?

Sur le ring, les boxeurs n’ont pas de coulisse, de costume où se cacher, on peut les ressentir complètement. Le décor, le cadre qui est toujours le même finalement, s’efface, s’oublie, pour laisser les 2 protagonistes seuls, exposés aux yeux des spectateurs, qui deviennent aussi des voyeurs. Des voyeurs parce que parfois on a l’impression d’assister à quelque chose qu’on ne devrait pas ou qu’on a pas envie de voir, et en même temps si. exactement comme Elodie l'a dit en faisant le geste de se cacher les yeux avec la main, mais quand même d'entrouvrir les doigts pour voir un peu. A un moment, comme au théâtre, tout dépend de ces corps en présence. C’est du présent. Tout peut s’arrêter sur un coup. Une vie (même si c’est improbable, ça arrive), une carrière, le spectacle

Et c’est un spectacle qui pose problème. Où la position du spectateur est vraiment inconfortable. Un spectacle où ce qui arrive pour l’essentiel c’est que « l’homme frappe l’homme » (c'est le titre des chroniques sportives de Jack London).

Le problème, dit Ronal Levao (Lire les combats), c'est que la Boxe, le spectacle de la Boxe est à un croisement, à un point d’équilibre entre plusieurs choses. Entre le jeu et le sérieux, l’agilité et la violence, et que ce mélange n’est jamais stable. Il est toujours remis en jeu de combat en combat, de round en round, et même de minute en minute. Certains combats peuvent être décrits comme des « jeux d’échecs » d’autres sont juste des bagarres.

C’est un spectacle où l’habileté la plus esthétique peut basculer à tout moment dans la brutalité. Et tout cela coexistant avec un exhibitionnisme plus ou moins joyeux ou cruel. Ce qui fait dire à Oates qu’écrire sur la Boxe c’est réfléchir sur les limites de la civilisation.

Oates dit que « si l’instinct de combattre et de tuer est sûrement à chercher du côté du courage personnel de chacun, l’instinct de regarder les autres se battre et tuer est de toute évidence inné. Lorsque le fan de boxe crie « Tue-le ! Tue-le ! », il ne trahit aucune pathologie ou bizarrerie individuelle particulière, mais il affirme son humanité commune et sa parenté, aussi distante qu’elle puisse être, avec les milliers et les milliers de spectateurs qui se pressaient dans les amphithéâtres romains pour voir des gladiateurs se battre à mort. Que de tels évènements organisés pour le divertissement des masses aient pu durer non pas quelques années voire quelques dizaines d’années mais des siècles, devrait retenir toute notre attention. » (De la Boxe p 42). Et, si j’ai bien compris, toute la conscience, le surmoi, tant du public que des combattants est incarné par l’arbitre.

Jack London décrit très bien cette expérience de l’instabilité du spectateur. Venu pour observer la violence de la foule des spectateurs, il s’y reconnaît, et le récit qu’il fait de son expérience forme comme un cercle qui va de la sortie de soi au retour à soi. « Et sous ce vernis laissé par mille années de culture, je trouvais pour ma part que les siècles interminables de sauvagerie se continuaient. Moi, qui étais venu pour observer la foule poussant des cris sanguinaires, je revenais à moi avec cette conscience navrante : ma voix se joignait aux siens avec une joie vicieuse et un abandon frissonnant. On ne coupe pas les ponts à la légère avec l’héritage de ses ancêtres. Lorsque l’homme frappe l’homme, lorsque les coups claquent bruyamment sur les corps, lorsque celui qui frappe et celui qui est frappé soupirent, celui qui rejette violemment l’air de ses poumons, et celui qui remplit les siens avec précaution, eh bien, je me surprenais à me soulever de mon siège, le souffle coupé, ayant oublié que le monde et moi nous existions, entièrement absorbé que j’étais par la lutte qui se déroulait devant moi. / Dans un moment de lucidité, il se trouva que je remarquai une chose : la foule était plus assoiffée de sang que les deux hommes sur le ring.» (Jack London, Lorsque l’homme frappe l’homme, Chroniques sportives, p. 31)

Spectateur d’un match de boxe, je fais sans arrêt des allers-retours entre des moments où je peux être complètement absorbé par la performance des boxeurs, et des moments de lucidité où je m’aperçois, avec une « conscience navrante », de la violence de la foule et de la mienne propre. De mon « abandon frissonnant » à la violence de la foule.

Peut être que la pratique fait qu’on mesure mieux l’impact des coups. Pas seulement à quel point un coup peut faire mal, mais la pensée pour les séquelles, les risques qu’encourent les combattants. Le KO debout c’est ce qui me fait le plus peur, et tous les spectateurs ne le voient pas (on peut se demander même si les arbitres le voient parfois). Je suis toujours soulagé quand la « punition » que peut prendre un homme sur le ring s’arrête, mais en même temps je peux être déçu que l’histoire ou le drame raconté sans paroles s’interrompe. Ce qui choque par exemple dans un KO c’est qu’après avoir crié avec « la foule sanguinaire » qui incite au meurtre, je suis ramené tout d’un coup à la fragilité visible de l’homme, à sa limite. Et que je me rends compte (avec « une conscience navrante ») que je l’avais oubliée.

Je n’ai jamais été très bagarreur, mais j’ai un souvenir précis d’une bagarre dans la cour d’école, en CE2 je crois. De m’être battu avec un camarade, de s’être vraiment envoyé des coups de poing au visage (pas des gifles). Je ne me souviens plus du tout des raisons mais je me souviens très bien de l’attention soudaine de toute la foule des camarades qui faisaient cercle autour de nous et de leurs cris, je me revois là en face de ce copain en train de me demander, mais qu’est-ce qu’on fout là ? et de me sentir obligé d’y aller, que ça n’est pas pour rire, et de recevoir un coup en pleine poire et d’en envoyer un de toutes mes forces et de se retenir de pleurer, donc d’encaisser. Chacun frappant l’autre chacun son tour, sans se protéger, et encaissant. Je ne me souviens pas non plus pourquoi ça s’est arrêté, nous ne sommes pas tombés, nous n’avons pas pleuré, j’ai l’impression que ça s’est arrêté d’un commun accord, une fois le nombre de coups échangé jugé suffisant peut-être (mais par qui ?) pour avoir démontré notre courage, ou peut-être que les autres enfants se sont lassés.

L’autre jour je tournais avec Samia. J’aime bien Samia, c’est vraiment beau comment elle boxe. Elle est souple, précise, elle réfléchit… et là, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je l’ai énervée. Elle a fini par m’engueuler. Je trouvais qu’elle tapait fort, et du coup je tapais plus fort aussi. Je sentais qu’elle était énervée, j’avais l’impression qu’elle voulait vraiment me faire mal. En plus Mirko (l’un des entraineurs) me disait à côté, « tiens-la à distance avec ton jab, envoie la droite quand elle rentre, la droite, la droite », et je prenais tous ses crochets, c’est simple je ne les vois pas arriver. Et à la fin du round elle m’engueule « tu fais n’importe quoi, c’est pas de la Boxe ce que tu fais, tu envoies des coups comme ça.., tu tapes trop fort, c’est de la bagarre ». J’étais vraiment désolé, j’essayais juste de m’en sortir, de ne pas être asphyxié. Comme disait un ancien du cours, déprimé par son passage chez les amateur « au bout d’un moment tu te mets comme ça et tu encaisse en attendant que ça passe ». J’ai essayé de me rattraper ensuite mais c’était pas facile. Pas facile d’enlever la peur d’être touché et d’essayer de réfléchir à ce qu’on fait. Pas de taper, mais de boxer. Donc dans ce que disait Samia, j’entends cette différence entre la Boxe et la bagarre, la différence entre le barbare et le civilisé. C'est-à-dire que je boxe comme un barbare, en fait. Que je manque d’éducation pugilistique. à nouveau Oates p49 « Si « boxer » renvoie souvent, surtout dans les catégories les plus légères, à un savoir-faire très complexe et très sophistiqué, relevant uniquement de la civilisation, « se battre » relève de quelque chose qui précède la civilisation, l’instinct non seulement de se défendre – car comment l’ego masculin aurait-il jamais pu être apaisé par une réponse aussi minimale à la menace ? – mais aussi l’instinct d’attaquer l’autre et de le forcer à une soumission absolue. Ce qui explique l’effet électrifiant sur un public typique, lorsque ce combat émerge soudain de la boxe – quand, par exemple, le visage d’un boxeur se met à saigner et que le combat semble entrer dans une phase nouvelle et plus dangereuse. »

C’est étonnant ce qu’on sent de l’autre quand il vous touche, quand il vous donne un coup. Les lutteurs disent que dès qu’ils se saisissent, même si c’est juste une main, ils sentent « tout » de l’adversaire. En Boxe dans le sparring il y a une sorte de langage silencieux, par l’attitude mais surtout j’ai l’impression par le contact. C’est fou ce qu’on peut sentir de l’autre par ce qu’il met dans un coup.

extrait d'un enregistrement (mauvaise qualité) pendant les prénationaux de 2015

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