Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

3 points de réflexion

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Sébastien Derrey contribution à la réunion du Cercle du 1er juillet.

Thème de la réunion : dans la lutte, qu'est ce qui vous a saisi?

J’ai juste 3 points de réflexion.

D’abord, concernant la question de la violence, qui est aussi un angle d’approche qui nous intéresse par rapport aux trois sports, je crois qu’avec la Lutte la question ne se pose que par rapport à la violence que le lutteur fait subir à son propre corps. Donc du côté de la douleur liée à la dureté et l’exigence de l’entraînement, les régimes pour faire les compétitions qui vont jusqu’à se priver d’eau à la fin, les blessures fréquentes quand même (ils sont tous cassés), le dressage du corps, le manque de préparation ou de sécurité. Mais à la question trouvez-vous votre sport violent ? tous les lutteurs répondent qu’il n’y a pas de violence dans la lutte. Il s’agit juste de mettre l’adversaire épaules au sol, sans lui faire mal. Ce rapport à mon avis changera radicalement avec la Boxe et le MMA, puisque là il s’agit quand même de gagner en faisant mal à l’autre.

La deuxième chose, c’est l’espèce de langage gestuel des lutteurs, même quand ils ne luttent pas ils sont toujours en train de se tripoter, de se palper. Ça m’a frappé cette manière de se toucher permanente, ou d’associer le toucher à la parole. Ils sont tout le temps en train de se toucher, de s’appuyer l’un sur l’autre. Les lutteurs, les entraineurs, les soigneurs. Quand les lutteurs regagnent leur coin pendant la pause au milieu d’un combat, les entraineurs leur prennent les bras et les secouent violemment comme des pruniers, et les types ne bougent pas, se laissent secouer pendant 30 secondes. Je me demandais aussi pourquoi les lutteurs ont toujours l’air un peu triste quand ils arrêtent de s’agripper. Ils vont comme ça la tête baissée, les bras ballants, le corps lourd, même les enfants ont la même attitude, on sent comme un abattement. Dan m’a expliqué que c’était parce qu’ils étaient « dans le rouge ». En clair, parce que quand ils s’arrêtent, ils sont cramés, ils n’ont plus de souffle, les muscles sont engorgés de sang et ils ne peuvent plus lever les bras. Moi ça m’a fait penser aussi à mes oncles et tantes agriculteurs et éleveurs, au contact de l’homme avec l’animal chez les paysans.

Même dans le public où il y a essentiellement des lutteurs, ou entre parent et enfant il y a une manière de se toucher, de s’attraper. Comme aussi quand on voit les enfants, les frères et sœurs qui s’attrapent la tête, une main et la tordent pour faire un peu mal mais pas trop. Jean-Jean m’a dit que s’ils se touchaient si souvent c’était parce que comme le contact est si rude, ils avaient besoin parfois de se rassurer, « de se faire du bien ». Je pense que ça participe de cette sorte de langage. C’est ce que nous a dit un jeune lutteur qu’on avait rencontré pendant le tournoi de Bagnolet, un moldave qui était là avec son père lutteur et sa sœur, il disait que la lutte pour lui c’était un langage, une manière de parler avec l’autre. Donc ça parle tout le temps.

Je me disais aussi, ça a quelque chose à voir avec le fait que Didier nous racontait qu’ils avaient du mal à attirer des gens, à développer des activités plus à la mode, j’ai l’impression que ces corps de la lutte, ces corps si lourds, ont du mal à rejoindre ceux dont s’est saisie l’industrie culturelle. C’est pas assez spectaculaire. Ils ont failli être éjectés des J.O. à cause de ça quand même. Ils ont du mal à faire spectacle.

La troisième chose, c’est le rapport à la transmission qui est très fort dans la lutte. Le rapport père-fils. Dans la salle, à tous les entraînements il y a ses pères arméniens, et d’autres qui suivent et coachent les fils. On sent que c’est très important. Un jour où je suis venu assister à l’entraînement, je suis arrivé à la fin de l’entraînement des petits, j’ai vu un des enfants rejoindre son père assis sur le banc à côté de moi. Le père, très doucement apris l’enfant tout petit dans ses bras ( cinq ans, c’est sa première année au club), lui parlait (en russe je pense), le caressait, le poussait. Je devinais qu’il lui parle de lutte parce que les gestes, le contact me fait penser à cette manière de se toucher qu’ont les lutteurs. Mais avec plus de tendresse et de douceur. L’enfant était très calme, il répondait aux questions du père par des hochements de tête. Et alors le père tout en continuant à parler lentement a saisi l’enfant qui se laissait faire aux jambes et l’a fait doucement chuter puis il a roulé avec lui sur le tapis, exactement comme les lutteurs. Je reconnaissais la technique décomposée et déroulée précisément. Le père expliquait tout en serrant l’enfant dans ses bras énormes. Ensuite le père a aidé l’enfant à s’habiller avec toujours la même minutie dans les gestes. C’était très beau. J’étais très ému. J’avais un peu l’impression d’avoir assisté à une scène primordiale. Le père, je l’ai découvert ensuite, c’est un lutteur russe, 8 fois champion de France, et qui a fait partie de l’équipe olympique, un poids lourd, le corps massif, noueux. Il se dégageait de lui une grande sensation de calme et de douceur. Pendant toute la séance d’entrainement des adultes je l’ai regardé lutter avec un partenaire de son gabarit, qu’il a vraiment épuisé. Au bout d’un moment j’avais l’impression qu’ils étaient à part. Ilsavaient l’air ailleurs. Parfois ils ne faisaient que tourner l’un autour de l’autre sans arriver à poser leurs mains sur le corps de l’autre, cherchant une saisie. J’avais vraiment l’impression qu’ils se « parlaient » par le contact. A un moment, l’autre qui n’en pouvait plus a demandé à Kazbek (c’est le nom de ce père) de lui masser l’épaule. Ils ne parlaient pas la même langue tous les deux.

Il y a aussi cet autre père qu’on a rencontré, Xavier, un ancien champion qui a abandonné totalement la lutte il y a plusieurs années, et qui accompagne son fils qui lutte depuis 2 ans. C’est une histoire poignante, on va l’interviewer.

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Un autre point, je ne sais pas si vous avez la même impression, c’est l’étonnante proximité avec les statues antiques. Je suis allé voir des sculptures grecques au Louvre, et j’ai été très troublé. On reconnaît vraiment les gestes, les saisies, et même les morphologies, on a l’impression que statues ont été faites hier. C’est encore plus frappant quand on regarde les enfants. C’est encore plus étonnant de voir, comment dire, un geste ancien fait au présent par un corps très jeune. Ce qui pose la question de la survivance de certains gestes ou postures. J’ai l’impression qu’on assiste parfois à une rencontre entre le passé et le présent. Où l’Autrefois rencontre le Maintenant. C’est un choc. Et c’est éphémère, fugace. Comme une superposition d’image. C’est comme si s’incarnait dans un corps un geste archaïque (et qui a été transmis) et en même temps comme si la sculpture, l’œuvre d’art avait enregistré et préservé ce geste.

Le dernier point c’est ce qu’un lutteur a dit après la séance d’initiation, Mickaël je crois. Ils disaient que la lutte était très développée à Cuba. Ce que j’ignorais totalement. Et il a dit une phrase : « là où il y a de la pauvreté, il y a de la lutte ». Et en fait on sait que c’est vrai, que sociologiquement c’est des milieux encore moins riches que pour la boxe. Mais peut être il faudrait qu’on vérifie pourquoi. Et qu’est-ce que ça veut dire.

Je me dis que ça rejoint aussi cette histoire de corps trop lourds, pas assez spectaculaires ni médiatiques, pas assez tatoués, pas encore récupérés par une industrie du spectacle…

Mots-clés: Lutte

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