Corps et âme : carnets ethnologiques d’un apprenti boxeur, 2000

Publié par Sébastien. Publié dans Ecrits sur la Boxe

de Loïc Wacquant, Ediions Agone.   

corpsetâmeA la fin des années 80, une enquête ethnographique sur les quartiers noirs de Chicago a mené Loïc Wacquant dans la salle de boxe des Woodlawn Boys Club et s’est transformée en épreuve initiatique. L’auteur a payé de sa personne, il a subi les phases successives de l’apprentissage de la Boxe jusqu’au combat final d’un tournoi amateur. Pendant trois ans, seul blanc parmi les noirs, il participe aux entraînements aux cotés des amateurs et des professionnels. Les notes consignées au jour le jour dans son carnet de terrain ont fourni la matière d'un livre savant qui se lit comme un roman  et qui marie analyse sociologique, observation rigoureuse des codes et des rites, et ferveur de l'engagement charnel (il parle d’une expérience de « sociologie charnelle »). Au-delà de l’aventure personnelle, il démontre que l’expérience d’immersion est une condition nécessaire à la compréhension de l’art pugilistique, car il y a des  « mouvements du corps qui ne peuvent s’appréhender qu’en acte ». Dévoré par son sujet d’étude, il envisagera même de renoncer à sa carrière universitaire pour passer professionnel chez les poids plume.
C’est un livre sous l’influence de Bourdieu qui étudie le déterminisme social de classe et d’ethnie des boxeurs de ce club de quartier et décrit la salle de boxe comme un territoire exclusivement masculin, dans lequel se construit une masculinité « virile »  (à l’époque il n’y avait pas encore de femmes dans les salles de boxe, ça a changé depuis)
.

Loïc Wacquant est professeur de sociologie à l’université de Californie à Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne du Collège de France. Il a publié des essais sur la misère sociale ou la vie carcérale.


 

P 100 : « Tout en me séchant le corps avec la serviette, je laisse tomber : « Tiens Dee Dee, vous savez pas ce que j’ai trouvé l’autre jour ? Un livre intitulé « l’entrainement complet du boxeur » qui montre tous les mouvements et les exercices de base de la boxe. Est-ce que ça vaut la peine de le lire pour apprendre les rudiments ?

Dee Dee fait une moue dégoûtée : « On n’apprend pas à boxer dans les livres. On apprend à boxer en salle. »

P116 : « Pour comprendre ce qu’on doit faire, on regarde les autres boxer, mais on ne voit véritablement ce qu’ils font que si l’on a déjà compris avec les yeux, c’est à dire avec son corps. »

P 249 : « Devenir boxeur, se préparer pour un combat, c’est comme entrer en religion. Sacrifice ! le mot revient sans cesse dans la bouche du vieux coach Dee Dee. »

P252 : « Bouge ta tête, bon sang ! c’est pas un sac que tu as en face de toi, Louie, c’est un homme ! gronde la voix de Dee Dee. « Combien de fois il faut que je te dise qu’il te faut penser. Penser ! C’est avec sa tête qu’on boxe. » et pourtant chacun sait intimement pour en avoir souffert dans sa chair qu’on a guère le temps de prendre du recul sur le ring où tout se joue aux réflexes, en quelques fractions de secondes. C’est la tête est dans le corps, et le corps dans la tête. Boxer, c’est un peu comme jouer aux échecs avec ses tripes. »


P 206 : « Je sais ce que ça demande de monter sur le ring, et chaque fois que je suis passé entre les cordes, j’avais peur, chaque fois que je suis monté sur le ring, j’avais peur. Personne le savait que moi, c’est une chose que tu gardes secrète tout au fond de toi, et c’est comme ça que j’étais ; (…) Après mon footing le matin, je rentre chez moi, je regarde une chaine sur le câble, je sors pas de la pièce. Je me mets à manger de petites portions, parce que moi, je suis nerveux, j’ai l’estomac tout noué, et j’essaye de… généralement, après la pesée, je me sens mieux. ( …) L’après-midi du combat, j’ai jamais dormi, oh non non. Les mecs, avant le combat, ils dorment pas, ils sont allongés au repos, mais ils sont bouffés de trac (full of butterflies) tous ces boxeurs, même Ali, il l’a reconnu, il avait peur quand il combattait et j’aime ça moi : si t’as pas peur, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Chaque fois que je suis monté sur le ring, j’avais peur. »

P 219 : « Je me sens bien, surtout t’es sur le ring et que les gens crient ton nom et tout, c’est presque comme de se shooter à la came. Et, heu, d’être sur le ring pour moi c’est comme d’être un acteur, comme d’être sur une scène de théâtre : tu donnes un spectacle pour ton public et c’est comme ça que j’ai toujours combattu. Il faut toujours que je montre quelque chose à mon public, tu vois, pour prouver que je suis un bon boxeur, et c’est pour moi une seconde nature : je me sens à l’aise entre les cordes. Je connais beaucoup de gars, c’est pas ça pour eux, mais pour moi, c’est du fun (…)

La réaction de la foule, c’est ça qui te charge à bloc, je veux dire, c’est la seule chose qui fait que ça vaut la peine. T’as plein de gens qui te diront l’argent, mais, tu vois, même quand ces mecs se font des centaines de milliers ; il leur manque les feux de la rampe (the limelight). Regarde Sugar Ray, Leonard, Larry Holmes, et les autres. Tous ces mecs ils sont casés à vie, mais ça leur manque, c’est comme un High, c’est pour ça que t’as tant de boxeurs qui font leur come-back (…)

Après un combat, si t’as gagné, c’est comme un grand soulagement, une grande satisfaction. Si t’as perdu, c’est le plongeon parce que tes copains sont après toi, tu l’entends dans leur voix, tu vois, comme quoi, tu les as déçu. Et toi, moi, je me sens mal vraiment mal quand je perds, je me sens mal toute la semaine. C’est comme je crois que je préfère me faire mettre KO que de perdre un match aux points. Je déteste perdre, je déteste quand tu vas au milieu du ring et l’arbitre lève la main de l’autre mec. Je sais ça de toute ma force.

Avoir du fun c’est excitant : tu sais jamais ce qui va se passer sur le ring et ça, j’adore ça. Je déteste m’ennuyer avec la même chose tout le temps. Et avec la boxe, à chaque fois – je pourrais mettre les gants dix fois et dix fois ce sera un combat différent. Et heu, c’est ça que j’aime dans la boxe : c’est toujours l ‘imprévu qui se passe. C’est comme Buster Douglas et Tyson : personne pensait que Buster Douglas allait battre Tyson. Et il était donné battu à cinquante contre un. Mais il a gagné (…) Surtout chez les poids lourds, tu sais jamais qui va faire mouche avec un coup dévastateur. Le mec pourrait te l’envoyer, tu pourrais lui envoyer toi et tout est fini, en une seconde, et toute cette excitation qui monte, ça donne un rush, c’est comme… Wow c’est ça que je veux : un peu de danger. »

P 264 : « Je suis décidé et rageur. Cus d’Amato, le légendaire entraineur « inventeur » de Mike Tyson ne disait-il pas que « la boxe est un sport de self control. Tu dois comprendre la peur afin de la maitriser. La peur c’est comme le feu. Tu peux la mettre à ton service. » »

 

Mots-clés: Boxe, Bibliographie

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