Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

La Lutte et l'iconographie de l'Egypte Antique

De nombreux historiens cherchent les origines de la lutte en Chine ou en Afrique. Mais il semble que tous les peuples et à toutes les époques ont pratiqué une forme de lutte. Le poème de Gilgamesh, à l'époque des Sumériens, constitue le premier écrit sur l'existence de tournois de cette discipline. Nous savons que les sports de combat occupaient une grande place dans l’Antiquité. Non seulement chez les Grecs (qui avaient élevé la Lutte au rang de science et d'art), les Romains et les Etrusques, mais d’après l’historien Wolfgang Decker, la Lutte serait déjà attestée dès le début de l’histoire Egyptienne (vers 3000 av JC).

 

Beni HassanLes fresques Egyptiennes les plus célèbres sur le sujet datent du Moyen-Empire (vers 2000 av JC). Elles ont été découvertes dans les tombeaux de Béni Hassan, ou de Séthi, en Moyenne-Egypte, tous enduits et décorés de fresques richement illustrées qui sont un hymne à la vie quotidienne du peuple et des nobles de la XIIe dynastie. Le thème des lutteurs connaît ici un développement unique, au point d’occuper des parois entières. Parmi les 39 chambres funéraires creusées il y a 4 000 ans dans la falaise surplombant le Nil, à Béni-Hassan,  7 d’entre elles comportent des scènes de Lutte. Les plus célèbres sont celle de la tombe de Khéty, qui renferme 122 couples de lutteurs et celle de Bakhti III qui en montre 219, dessinés sur la paroi orientale de la sépulture aux côtés de soldats en train de prendre une forteresse (ce qui tendrait à penser qu’ils combattent dans le cadre d’un entraînement militaire).

 

 

 Pour leurs études et recherches, les égyptologues se réfèrent toujours à la publication de 1893 de Percy Newberry (qu’on peut consulter en entier sur le site de la bibliothèque universitaire de Heidelberg), premier égyptologue à avoir entrepris l’étude et la reproduction de ces fresques. Voici celle de la tombe de Bakhti III, tombe n°15 :

Fresque Beni Hasan

 

 

Voici ce qu’en dit Wolfgang Decker dans son article Le sport dans la décoration murale des tombes privées de l'Egypte pharaonique (Publications de l'École française de Rome, 1991, p 454)

« Du point de vue de l'histoire du sport, cette paroi est encore plus impressionnante par son décor, que celle orientée vers le nord malgré l'abondance des thèmes sportifs que nous y trouvons. Elle contient huit ou neuf registres, dont les six supérieurs sont entièrement voués à la lutte. Le combat commence lorsque les deux lutteurs mettent leurs ceintures, ils sont par ailleurs sans vêtements; les images suivantes dépeignent les prises hésitantes au début du combat. Le déroulement mouvementé de la lutte est retenu dans les scènes suivantes d'une façon très savante : les six registres avec 219 couples de lutteurs dans la tombe de Bakhti III sont consacrés à des prises et des contre-prises, des volées et des lancements, ils se tiennent et se relâchent. L'œil suit l'action animée, la technique brillante et les détails tactiques comme une représentation plastique de la réalité sportive. À l'encontre des images précises du début de la lutte, la reproduction s'arrête brusquement à la fin du sixième registre, sans décider du vainqueur. Il ne faut pas comprendre la représentation de la lutte comme le film complet d'un seul combat, quoique plusieurs séquences soient sans aucun doute une suite de mouvements. Une analyse de H. Wilsdorf sur les scènes de lutte de l'Egypte ancienne n'a pas apporté de solution définitive, en ce sens là, pour les documents de Béni Hasan. Un autre examen des originaux pourrait probablement renouveler l'étude de tombes de P. E. Newberry, publiée il y a presque cent ans, et qui n'est pas très précise sur tous les détails. Dans ce contexte je voudrais attirer l'attention sur le fait que le nettoyage des tombes les plus importantes de Béni Hasan vient d'être effectué récemment. En attendant les résultats d'études futures, je propose de parler ici de ces scènes en tant qu'impressions d'une lutte de très haut niveau. Même si nous n'obtenons pas plus d'informations sur les règles du combat, il s'agit indubitablement du style libre, car les prises sont permises sur tout le corps. La lutte à terre ne joue apparemment qu'un rôle secondaire, ce qui correspond d'ailleurs aux règles en Grèce antique, où le combat était terminé lorsque l'adversaire était mis à terre trois fois de suite.

Les scènes de lutte sur la paroi est de la tombe de Khéty (n° 17) sont moins nombreuses que celles de Bakti III (n° 15). Il n'y en a que 122, moins de la moitié, mais elles ne sont pas, du point de vue artistique, moins réussies que les premières et ne laissent aucun doute sur le niveau de ce sport vers la fin du 3e millénaire dans la vallée du Nil. Le bref contenu des dix légendes, attribuées à certains couples de lutteurs choisis, reproduisent, bien que difficilement compréhensibles, les exclamations faites au cours du combat qui rendent de façon fidèle l'atmosphère colorée de la lutte. Les légendes ne donnent pourtant pas plus d'informations sur les règles du jeu. De par leur répétition sur les parois est des tombes des nomarques, ces scènes de lutte exceptionnelles, dans le même contexte figuratif, pourraient éventuellement donner une indication, afin de mieux comprendre ce sport. Les trois registres inférieurs de ces deux murs sont décorés avec des scènes guerrières qui culminent par la prise d'assaut d'une forteresse. Les deux amoncellements de cadavres illustrent le danger mortel de ces combats. Dans ce contexte iconographique il convient d'interpréter la lutte comme un entraînement physique des soldats, qui eux pourraient former une milice provinciale. Car le caractère para-militaire du sport apparaît assez souvent dans l'histoire, cette fonction du sport étant peut-être la plus connue dans le cadre de la formation physique des éphèbes au gymnase grec.

Même si cette relation entre le sport et la guerre s'avère être juste, elle n'enlève rien au caractère sportif et au haut niveau de la lutte au temps de ces tombes. Il y a d'ailleurs encore trois autres tombes à Béni Hasan (n° 2, 14, 29) décorées par des scènes de lutte; le sujet de la lutte est également présent dans d'autres tombes contemporaines dans cette région. Est-ce un indice d'une certaine situation historique de la région, pleine de troubles caractéristiques de la première période intermédiaire, ou la représentation d'un sport en vogue à cette époque? Il est difficile de trancher sur cette question. Le deuxième aspect, surtout, pour lequel on a tant d'exemples dans l'histoire du sport, ne doit pas être perdu de vue, quoique l'égyptologie se plaise à expliquer les nombreuses apparitions de scènes de lutte par un contexte belliqueux. »

 

Ce qui est frappant dans ces témoignages et illustrations de la pratique par les Egyptiens des sports de combat comme la Lutte, le Tahtib (sorte d’escrime au bâton) ou la Boxe (ils pratiquaient entre autres sports aussi la gymnastique, l’aviron et le hockey), c’est qu’elles ne semblent pas très éloignées des modèles modernes.

La ressemblance entre ces dessins et les lutteurs que nous venions voir à l’entraînement nous a frappés. Ce qui pose la question de la transmission et de la « survivance » de certains gestes de cette pratique à travers l’histoire. J’emprunte ce terme de "survivance" au philosophe et historien des images Georges Didi Huberman, qui l’emploie pour désigner une puissance de la mémoire à l’œuvre dans les images (voir par exemple L'image survivante, Peuples exposés, peuples figurants). Je trouve que c’est encore plus frappant quand on regarde des enfants lutter. C’est comme une superposition d’image où on fait alors l’expérience étrange de voir un geste très ancien exécuté au présent par un corps très jeune.

Les lutteurs actuels à qui nous avons montré cette fresque de la tombe n°15 de Béni Hassan reconnaissent et peuvent nommer un certain nombre de postures, de saisies ou de « formes de corps » qui existent toujours. En même temps, ils précisent que plusieurs mouvements représentés n’ont plus rien à voir avec la lutte olympique telle qu'elle se pratique de nos jours (nous leur avions aussi montré des extraits d'un traité illustré par Dürer). Mais les lutteurs y voient moins l'action continue d'un ou plusieurs combats (comme semble le suggérer Decker), qu'un recueil de saisies et des variantes qui en découlent, qu'on appelle "formes de corps" (voir à ce sujet l'entretien avec Didier Duceux).

Il nous semble intéressant, dans notre projet, de nous poser la question de la transmission des gestes. Transmission non seulement de génération en génération, comme on l'observe dans les entraînements où le rapport à la transmission (souvent de père en fils), est très fort, mais aussi depuis l'Antiquité et à travers les différentes civilisations.

Il ne s'agit pas pour nous de reconstituer une lutte perdue (l’expérience de Corine ayant pratiqué la danse baroque d'après les traités du 17è nous a appris qu’une reconstitution ou (pire) d’une reproduction de ces danses peut avoir un intérêt historique mais nous doutons de son intérêt artistique). Il nous semble donc plus judicieux de questionner les ressemblances, les écarts, les anachronismes et ce que ces représentations nous apprennent.

Ce qui est sûr en tout cas c’est que les lutteurs ont sur ces images millénaires un regard d’expert qui parle depuis le présent de leur pratique d’une autre manière que celle des égyptologues. Et cette mise en rapport des regards nous intéresse.

 

Une découverte récente fait remonter plus loin

« Pour l’historien grec Hérodote », écrit Decker (Le sport dans l’antiquité, Égypte, Grèce et Rome, en collaboration avec Jean-Paul Thuillier, Ed. Picard, 2004) « ce sont les Egyptiens qui sont à l’origine de la culture de la fête et les Grecs auraient repris la tradition (Hérodote, I 58-59,1). Selon lui, le calendrier des fêtes Egyptiennes était extrêmement chargé, comme le confirme l’égyptologie contemporaine. Mais nulle part dans les textes qui s’y rapportent, le sport n’est mentionné dans le programme des fêtes égyptiennes. Pourtant une découverte surprenante, qui remonte au milieu du troisième millénaire av. JC., nous donne l’occasion de réexaminer la question.

Il y a quelques années, en fouillant le secteur de la chaussée de la pyramide de Sahourê (Ve dynastie, 2496-2483 av. JC), on a découvert des reliefs dont la décoration ne laisse aucun doute : une grande fête comportant également des épreuves sportives marquait l’achèvement de la construction d’une pyramide. »

 

Sahoure

 

Ces gravures présentent sur des lignes horizontales plusieurs séries de scènes d’activités physiques où, de haut en bas, on peut voir le tir à l’arc, le combat au bâton (Tahtib), et la Lutte libre qui mettent en scène des instructeurs et leurs jeunes élèves. Le Dr Adel Paul Boulad a démontré que concernant le Tahtib, il s’agissait là du premier manuel technique de cet art toujours populaire de nos jours en Egypte. Les scènes qui concernent le tir à l’arc et surtout le bâton sont « très précises et très claires », avec des descriptions et instructions (les instructeurs parlent aux élèves, voir sur le site qu'il a consacré à ce sujet).

 

 Notons qu'ici on passe du tir à l’arc au bâton puis à la lutte, alors que sur les fresques de Beni Hassan c’est l’ordre inverse. Le Dr Adel Paul Boulad nous a expliqué que ce qui change c’est la distance de l’adversaire. On passe de la plus grande distance (arc) à la plus petite (lutte) ou inversement.

 

 

 

Malheureusement, il reste très peu de choses de la ligne qui concerne la lutte. Decker mentionne cependant la présence d’arbitres, « Les combats de lutte organisés pour la fête de la construction de la pyramide de Sahourê (Ve dynastie) nous montrent un juge observant scrupuleusement un combat : légèrement penché en avant, les mains sur les cuisses, il se tient dans la position caractéristique de l’observateur compétent. Sur les scènes de lutte qui se déroulent sous la fenêtre d’apparition de Ramsès une trompette, qui sert sans doute à marquer le début des combats et à proclamer le vainqueur. En plus de sa fonction officielle, il ferait donc également office de héraut. Mais si la présence d’arbitres semble plaider pour l’existence de règles, nous ne savons pas grand-chose à leur sujet. »

Abou Sir

 

 

Adel Paul Boulad, nous a raconté le choc qu’il avait eu à la vision de ces fresques, qui constituent d’après lui (comme pour le spécialiste et historien des arts martiaux Roland Habersetzer) de vraies encyclopédies des arts martiaux égyptiens. Il a tout de suite fait le lien avec l’art du combat au bâton qu’il avait toujours vu pratiqué par les bergers égyptiens. Personne avant lui ne s’y était intéressé. Les archéologues étaient passés à côté de l'anachronisme. « La raison », nous a-t-il dit, « c’est qu’il faut être pratiquant d’art martiaux pour comprendre ce qui est dit et dessiné, comme il faut être médecin pour comprendre ce que les anciens Egyptiens racontent sur la médecine ». Car ce sont des descriptions d’action, sans explication. En tant que professeur d'arts martiaux depuis près de 30ans, il était capable (comme les lutteurs) d'apprécier la précision des techniques. Il a fait venir par la suite plusieurs archéologues et spécialistes, notamment l’égyptologue Dominique Farout et il s’est aperçu que les instructions recueillies sur les sites de fouille étaient non seulement très précises, mais qu’elles étaient les mêmes que celles enseignées par les maîtres de cette discipline aujourd’hui. Il a entrepris un gros travail ethnologique et historique sur l’art du tahtib et se consacre désormais à sa transmission qu'il a actualisée et à son inscription au patrimoine culturel immantériel de l'Unesco (il a aussi réuni, codifié et actualisé la méthode de transmission dans le livre Modern Tahtib, Ed Budo, 2014).

Contrairement au Tahtib (dont la tradition perdure donc depuis 5000 ans), il n’y a pas de pratique traditionnelle de la lutte en Egypte. La transmission s’est interrompue à un moment. La lutte moderne actuelle que pratiquent les Egyptiens est venue de l’occident. Pourtant la connaissance que nous ont laissée les anciens Egyptiens sur la Lutte est unique en son genre, sans doute la plus riche et la plus détaillée.

 

Toujours dans l’Ancien Empire d’Egypte, nous dit Decker « la présence, à une date très ancienne, de scènes de lutte dans la tombe de Ptahhotep, à Saqqarah (époque d’Ounas, 2367-2347 av JC), ne laisse pas de surprendre. On y voit six paires de lutteurs dans six positions différentes. Les lutteurs sont nus, et les boucles autour du visage indiquent qu’il s’agit d’adolescents. Les noms qui les accompagnent ne laissent planer aucun doute : il s’agit toujours des deux mêmes lutteurs et les différentes scènes illustrent le combat d’un seul et même couple. Si deux scènes représentent le combat debout, les quatre autres illustrent différents types de prises (projection au sol, basculement par-dessus la hanche et par-dessus l’épaule), ce qui indique qu’il s’agit d’un combat mouvementé dans le quel Akhtihotep, le fils de Ptahhotep (qui repose dans la tombe), a visiblement le dessus sur son adversaire. On parlerait aujourd’hui d’une scène de lutte libre, puisque les prises sont autorisées sur tout le corps. » 

detail Ptahhotep

 

La tradition s’est poursuivie par la suite sous le nouvel Empire, avec l’adjonction de nouveaux éléments. « Les lutteurs de Béni Hassan ne portent qu’une ceinture, ce qui permettrait d’avoir une certaine prise ; les lutteurs du Nouvel Empire, en revanche, portent en règle générale des pagnes. Et même les centaines de couples de lutteurs, presque tous différents, des tombeaux de nomarques du Moyen Empire ne nous renseignent plus guère sur cette question : ils nous permettent tout juste d’identifier une sorte de lutte libre suivie de combats au sol. Il est également bien difficile de définir précisément le mode de désignation du vainqueur, même si les vaincus sont couchés sur le sol, parfois passablement épuisés. D’autre part, si l’on en croit le nombre de prises, supérieur à celles pratiquées habituellement de nos jours, on peut affirmer que le niveau des combats devait être très élevé. » (Decker, Le sport dans l’antiquité, Égypte, Grèce et Rome, cité plus haut)

Mots-clés: Lutte, Iconographie

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