Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

Arthur Cravan Œuvres poèmes, articles, lettres. Ed Ivrea

Le livre m’impressionnait. Il m’avait été conseillé par Yasmine Youcef qui participe à notre cercle d'amateurs de sports de combat et vient aux cours de boxe du lundi.

Le livre m’impressionnait par son titre, peut-être. « Œuvres » : ça campe un personnage. De l’auteur, je ne savais que peu de choses : qu’il était poète, qu’il avait combattu Jack Johnson en 1916 à Barcelone. J’ignorai qu’il se flattait aussi d’être « neveu d’Oscar Wilde ». Et j’appris en lisant sa biographie express rédigée par Blaise Cendrars qu’il fut aussi « déserteur durant la guerre de 14 », et « disparu au Mexique » (probablement assassiné).
Il meurt à trente et un ans. Et laisse une œuvre expéditive : quelques poèmes de jeunesse, cinq parutions d’une revue mythique «Maintenant » dont il était le polygraphe, rédigeant jusqu’aux publicités :pub galerie cravanpoursite

Et l’annonce de ses propres prestations publiques : 

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Soirée qui suffisait à son sens à être annoncées pour exister, puisqu’il ne se présenta pas ce soir là aux Noctambules au grand dam des spectateurs venus se casser le nez.

Mais aussi le gazetier de Maintenant pour « L’exposition des Indépendants », dans des critiques lapidaires et réjouissantes : « Deltombe, quel con ! Aurora Folquer, et ta sœur ? Puech, la Rose rose : tais-toi méchante ! Marcousis, de l’insincérité, mais l’on sent comme devant toutes les toiles cubistes qu’il devrait y avoir quelque chose, mais quoi ? La beauté, bougre d’idiot ! », ou des formules définitives : « Les abrutis ne voient le beau qua dans les belles choses ».

La chronique littéraire prend la forme d’une vraie-fausse causerie avec André Gide :

« Monsieur Gide, commençai-je, je me suis permis de venir à vous, et cependant je crois devoir vous déclarer tout de go que je préfère de beaucoup, par exemple, la boxe à la littérature.

-       La littérature est pourtant le seul point sur lequel nous puissions nous rencontrer » me répondit assez sèchement mon interlocuteur.

-       Je pensais : ce grand vivant ! »

Il publiait aussi ses faux entretiens avec son oncle Oscar Wilde et certains de ses poèmes à lui, Cravan.

En 1917 il écrit un très impressionnant encore qu’inachevé poème en prose qui sera publié des années plus tard sous le titre « Notes » par André Breton.

« Je me sens renaître à la vie du mensonge – mettre mon corps en musique – bourrer mes gants de boxe avec des boucles de femmes – dieu aboie, il faut qu’on lui ouvre – « 

Ce poème se termine par ce vers :

« Langueur des éléphants, romance des lutteurs »

qui serait un beau titre pour un spectacle consacré à la lutte.

On trouve aussi dans ces « œuvres complètes » sa correspondance de potache un peu gâté avec ses parents, de dandy avec un marchand d’art avec qui il était en affaire, et surtout ses lettres aphasiques, répétitives, déchirantes envoyées à la poétesse Mina Loy, qui s’achève par cette phrase « la vie est atroce «  qui semble annoncer son intention de ne pas s’y attarder.

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Il y a chez Cravan quelque chose de « L’insupportable Bassington » personnage d’une nouvelle de Saki (écrivain britannique contemporain de Cravan, qui mourut dans les tranchées à Ypres et dont la dernière phrase fut « éteignez cette cigarette, nom de Dieu! » avant de se faire descendre par un snipper allemand qui avait repéré la flamme)  Comme Bassington, Cravan est un « "ces indomptables champions du désordre qui s'ébattent en s'excitant eux-mêmes (...) mais, le plus souvent, leur tragédie commence lorsqu'ils quittent l'école, pour se déchaîner dans un univers devenu trop civilisé, trop encombré et trop vide pour qu'ils puissent y trouver place" (Saki) . Cravan étonne, fait rire, choque, énerve, insupporte, horripile, exaspère par son égoïsme, sa prétention, une certaine veulerie, mais inspire aussi une immense affection lorsqu’on réalise combien ses frères, ses amantes, ses amis, sa famille, sa société se révèlent impitoyable lorsqu’ils décident d’en finir avec le trublion qui n’amuse plus.

Ce dandy très sciemment pris à son jeu autodestructeur fut sauvé par la poésie. C’est ce sur quoi s’accordent tous les témoignages compilés dans la seconde partie des ces « œuvres complètes » finalement très courtes. 

Le plus paradoxal de ces témoignages est celui de Cendrars, qui révèle là les limites de l’amitié dont il était capable, surtout envers un poète plus doué que lui. Il révèle les dessous un peu sordide de son fameux match, celui qui l’opposa à Jack Johnson. Lui comme le champion noir américain étaient au bout du rouleau financier et ce match arrangé que devait gagner Johnson se révéla une triste pantalonnade. Cravan refusa quasiment de combattre, comme tétanisé sur le ring par la peur. Furieux de la prestation de son piètre faire-valoir Johnson l’expédia au sol d’un crochet non sans l’avoir auparavant copieusement insulté. Le soir même Cravan disparaissait pour l’Amérique.

Jack Johnson était cependant un parfait casting pour combattre Cravan. Dandy nègre, s’affichant avec à son bras des femmes blanches, arborant des manteaux couteux, buvant du champagne entre les rounds, il fut le premier boxeur noir qui affronta des blancs et les vainquit. Nous avons déjà croisé ce personnage lors de la note consacrée à Jack London et sa chronique de son combat contre Jeffries à Reno en 1910.

Ce que valait Cravan, géant de deux mètres pesant 130 kg à la fin de sa vie, comme pugiliste, nous n’en saurons rien, car il ne combattit presque jamais et ses titres, il les gagna sur forfait de ses adversaires, malades ou blessés.

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Qu’importe. Il demeure un fait têtu, irréfragable, c’est la préférence marquée de Cravan pour le corps et sa défiance pour les œuvres de l’esprit, surtout lorsqu’elles sont le fait de littérateurs de carrière.

L’écriture de Cravan, c’est d’abord l’expression d’un corps, elle est produite par des os, des tendons et des muscles en action. Elle est sœur en cela de l’écriture de Villon, autre escroc, voleur, fuyard, marginal.

Et la lecture que nous faisons s’en trouve elle aussi incarnée, et fraternelle.

Mots-clés: Boxe

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