Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

Interview de Sarah (boxeuse)

Interview de Sarah à la salle de boxe de Blanc-Mesnil le 22 mai 2017

Sarah a toujours voulu faire de la boxe. Jeune, elle a suivi quelques cours dans le cadre des activités sportives du collège et du lycée. Elle a décidé de s'y mettre vraiment il y a deux ans. Elle a 29 ans.

La première fois que je suis rentrée dans une salle de sports de combat, c’était au CLS (Club de Lutte de Sevran) à Sevran. Quand je suis rentrée, j’avais une appréhension. J’avais peur, parce que je ne savais pas combien de personnes il y allait avoir dans le cours, si on était beaucoup de filles. Est-ce que j’étais mince ? Est-ce que j’étais grosse ? Par rapport aux autres. Des questions vraiment bêtes. Et j’ai tout de suite aimé l’atmosphère qu’il y avait parce que déjà d’une on n’était pas beaucoup, on devait être une dizaine, la salle était petite, ça sentait le vécu, ça sentait l’odeur…mais on s’en fichait. Je me disais que j’allais venir ici pour bosser, pour me défouler, parce que j’en avais vraiment besoin. J’étais fatiguée, mais j’ai tellement aimé et je me suis dit : « C’est vraiment le sport que je voulais faire. »

J’ai toujours voulu faire de la boxe. Mais mes parents n’avaient pas les moyens ou n’étaient pas au courant des clubs pour pouvoir inscrire les enfants. Mais à l’école, au lycée ou au collège, quand il y avait du sport et qu’on faisait de la boxe, je me donnais à mille pour cent parce que j’aimais ça. Je voulais faire de la boxe à un haut niveau. Si il y avait eu la possibilité, je l’aurais fait. Je ne sais pas pourquoi j’aimais ça. Je n’ai même pas de souvenirs. Parce que peut-être j’étais garçon manqué donc je cherchais aussi un sport qui fasse plus homme que femme. J’étais jeune, je suis la plus grande dans ma famille. Quand tu débarques dans une cité à douze ans et que tu n’as pas de grand frère, tu as besoin de te créer une carapace et surtout qu’on n’entende pas parler de toi. Tu te fais toute petite et t’essaie de gérer ça.

A partir du lycée, j’ai entendu deux-trois personnes qui en faisaient, que c’était bien, comme plusieurs autres sports que j’ai voulu faire mais que je n’ai pas pu faire, comme du hip-hop par exemple. Mais je ne suis pas partie les voir, je ne suis pas partie voir leurs galas, juste j’entendais parler.

A l’école, dès qu’on me disait : « On fait de la boxe » mon mental se mettait dedans et je me disais : « C’est bon, je vais combattre. » En plus je déteste perdre ! Si l’autre avait plus de points que moi, je n’acceptais pas, il fallait que je la démonte. Il me fallait des adversaires à ma taille. Quand une personne était plus forte que moi, je n’aimais pas et il fallait que je me surpasse. Je me disais : « Il faut que je sois meilleure qu’elle, plus forte qu’elle, que je donne des coups plus forts qu’elle mais bien, il faut que je les place correctement, il ne faut pas que je donne n’importe quoi non plus. » J’essayais de rivaliser avec les autres. Pour avoir des bonnes notes aussi parce que ça comptait pour le bac.

Mes parents ne m’auraient pas laissé en faire. Jamais de la vie. De la boxe, non. Je ne leur en ai jamais parlé mais je sais qu’ils ne m’auraient pas laissé. Déjà les sports que j’ai fait c’était trop, donc de la boxe, non, vraiment pas. Surtout en sachant les coups qu’il y a, non, ils ne m’auraient jamais laissé y aller. Surtout s’il y a des hommes. A mon époque il y avait plus d’hommes que de femmes. Maintenant, ça s’est démocratisé, il y a beaucoup de femmes qui en font, il y a des salles uniquement pour femmes. Avant, ça n’existait pas. C’était les hommes et tu devais t’intégrer à ça. Je ne sais pas si j’aurais eu le mental pour m’intégrer à un groupe d’hommes. C’est compliqué.

J’aimais cette atmosphère-là, le fait de se battre tout en ayant des règles. Ce n’est pas je te frappe, tu me frappes. Tout est réglé. C’est un sport qui est très bon, j’aime beaucoup.

Et puis quand on a vécu dans une cité, savoir se bagarrer c’est pas mal aussi !

Je ne me suis jamais bagarrée de ma vie. Mais une bagarre et faire de la boxe, c’est deux choses complètement différentes. Une bagarre, ça va être tu m’as regardé, ou je t’ai regardé, et patati patata et ça va partir en n’importe quoi, en arrachage de cheveux, en écrasement de tête… à la boxe, non. Tout est réglementé, il n’y a pas de coups au visage, pas de coups aux seins, pas de coups au dos, pas de coups aux fesses. C’est cadré. Ce n’est pas du n’importe quoi.

Le fait que ça soit un sport à deux, par rapport à un sport d’équipe ou un sport individuel, ça fait quoi comme différence ?

Dans un sport d’équipe, c’est soit moi la meneuse, soit ce n’est pas la peine ! Et si je mène, il faut que je gagne. Et si je perds à cause de mes camarades, je vais les engueuler. Donc ce n’est pas la peine, elles en ont déjà fait l’expérience. Un sport individuel, aucun intérêt.            A la boxe, je suis seule et en même temps face à quelqu’un. Il y a une personne devant moi, j’essaie de lui donner des coups pour gagner des points. Il faut que je me surpasse parce que si elle est plus forte que moi, il faut que j’envoie aussi. Ce sport est bien, il est complet.

Quand as-tu recommencé la boxe ?

J’ai commencé l’année dernière. J’ai commencé au CLS. Mon mari y était. Il faisait du MMA (Mixed Martial Art) et du grappling. Avec Hassane (entraineur au CLS). Hassane lui a dit qu’il allait y avoir une section féminine, dont les profs seraient Farah et Miriame (entraineures à Esprit Libre). Il m’a transmis les numéros de téléphone, je les ai appelées et je suis venue.

Mon mari, c’est un sportif. Il continue toujours, maintenant il est à Aulnay.

Je ne me suis pas cassée la tête pour trouver un club : la réponse est venue directement à moi. Que demande le peuple ?!

À Sevran, Farah m’avait demandé si je voulais rajouter un cours en plus. Je lui ai dit : je ne sais pas, il faut que je voie avec mon mari. Je m’étais dit : sûrement ça va être le soir, il ne va pas vouloir, 20h-22h, surtout pour les petits. Et finalement, non, il m’a laissé. Donc je suis venue ici (club Esprit Libre à Blanc-Mesnil) le mercredi. Au CLS c’était le samedi après-midi. Et j’ai bien aimé. On était beaucoup plus nombreuses. Et j’ai continué jusqu’à cette année.

Quand j’ai commencé, je n’avais rien fait depuis le lycée. Pendant 10 ans. Parce que j’ai quitté le lycée, j’avais 19 ans, là j’en ai 29. C’est pour ça que j’avais peur la première fois. J’avais appelé Farah et je lui avais dit : « Ça fait longtemps que je n’en ai pas fait, depuis le lycée, ça me fait un peu peur, est-ce que je vais avoir la force ? Est-ce que je vais être endurante ? » Parce que ce n’est pas la même chose quand on est au lycée, qu’on est svelte, et dix ans après, qu’on a des enfants, qu’on a pris du poids.

Depuis deux ans que tu as recommencé, qu’est-ce que ça change pour toi ?

Déjà, j’ai perdu du poids ! Ça déjà ça fait plaisir. Je me sens un peu mieux. On reprend confiance en soi, parce que je l’avais perdue. J’en manque encore, mais déjà, je fais des efforts. Ça me motive dans le quotidien, c’est surtout ça. Le fait de faire de la boxe, ça me motive. Le fait de venir, de transpirer, de tout donner, de sortir de là vraiment épuisée, mais tu sais que c’est un épuisement qui en vaut la peine. Ça t’aide à plein de choses. Parce qu’au bout d’un moment, quand tu as une vie de famille et que tu rentres dans un train-train quotidien, tu n’as plus envie de rien des fois. Là, ça te donne un objectif, ça te donne envie de venir. Tu sais que tous les mercredis il y a sport donc il faut que tu te motives pour y aller, il faut que tu te prépares mentalement à y aller. Je trouve que ça a été positif. Il faut continuer encore mais je ne suis pas assidue comme l’année dernière. Parce qu’il y a des fois j’ai envie, des fois je n’ai pas envie. Si je m’écoutais, je ne viendrais jamais ! Ou que de temps en temps. Des fois je me force. Ou Farah me force. La plupart du temps c’est Farah qui me force : « Tu n’as pas le choix, tu viens ! » D’accord, OK…

Quand je suis forcée, au départ, ce n’est pas un plaisir. Quand je ressors, je suis un peu énervée parce que je suis courbaturée de partout et que je sais que le lendemain je vais casquer avec les enfants, mais je me dis : « C’est un bien. » Quand je viens de moi-même c’est un plaisir.

Le dernier cours, je me suis vraiment concentrée, j’ai vraiment écouté les instructions, je me suis donnée à fond. C’était la première fois depuis deux ans que je me donnais à fond, et j’ai tout lâché. Je suis rentrée chez moi, j’étais épuisée, je me suis douchée. Le lendemain je n’avais pas de courbatures, pourtant à chaque fois j’en ai, mais là je n’en avais pas. Et ça m’a soulagé, ça m’a enlevé un poids !

Pourquoi ça s’est passé comme ça ?

Je ne sais pas. Peut-être que j’en avais envie. En plus ce n’était même pas programmé dans ma tête ! Parce que des fois j’ai envie de venir, je me dis : « Vas-y ! », parce qu’il faut que je me vide, et c’est là que justement je ne me vide pas. Et ce jour-là, je me suis dit : « Allez, on se concentre, on arrête de rigoler. » Parce qu’à chaque fois que je vais au cours, je ne fais que rigoler. Là je me suis dit : « Je me concentre, je fais les choses correctement. » Si je fais tous mes cours comme ça je pense que ce sera mieux pour moi.

Quel est ton but quand tu fais de la boxe ?

Mon but premier c’est : venir me défouler. Penser à autre chose, sortir de mon quotidien. Mon autre but c’est d’avoir un mental plus combattant, plus combattif. Parce que je me laisse trop aller, je lâche l’affaire vite fait, je ne me casse pas la tête, je ne repousse pas mes limites. J’aimerais, à chaque cours, repousser un petit peu mes limites. A chaque fois un petit peu, jusqu’à atteindre la limite du vomissement, de l’évanouissement… Il faut que pousse mon corps au maximum, parce que certes, c’est le corps qui fait mais c’est le mental qui est derrière. Si le mental n’y est pas, c’est clair que ton corps ne va pas souffrir. J’aimerais que mon mental arrive à surpasser mon corps, quitte à souffrir, à avoir mal pendant deux jours, trois jours. Parce qu’au bout d’un moment quand tu as mal, tu as envie d’arrêter. Mais si tu as un bon mental, tu continues, malgré la souffrance.

C’est ça mon but, avoir un bon mental. Si j’ai un bon mental à la boxe, je peux avoir un bon mental dans ma vie de tous les jours ; ça serait un top ! Comme quand j’étais avant. Ça me ferait revenir dix ans en arrière. Ça n’avait rien à voir avant. C’est pour ça qu’avant, je pense que si j’avais fait du sport, je serais allée très loin. Parce qu’il n’y avait rien qui pouvait m’atteindre : ni mes parents, ni des réponses négatives. On devait faire des stages, et quand on me répondait non, je disais : « Ah d’accord, non merci. » Je renouvelais, je n’étais pas la personne qui s’abattait sur son sort pour un petit oui un petit non. A chaque fois qu’il y avait des choses négatives, je le transformais en positif et j’avançais. Les choses négatives, je les prenais dans mes bagages pour pouvoir avancer. Ça me faisait avancer ces choses-là. Mais maintenant : pfffut ! Je m’effondre. Je m’effondre à chaque chose négative, je suis là, je me lamente sur mon sort, ce n’est pas terrible quoi !

Qu’est-ce que disent les gens dans ton entourage quand tu dis que tu fais de la boxe ?

Maintenant ils disent : « Ah c’est bien ! Tu fais de la boxe. » Ils sont contents. Je pense que c’est par rapport aux médias. Ça joue beaucoup. Vu que c’est médiatisé, qu’on en voit beaucoup plus, qu’on te dit que c’est bien pour la santé, patati, patata… on t’en rajoute des pataquès. Tu vois des sections féminines, il n’y a que des femmes, l’instructrice est aussi une femme. Donc les gens le voient moins agressif qu’avant. Avant, on ne connaissait pas. Maintenant tout est médiatisé. Un enfant peut regarder, il peut se dire : « Tiens, c’est ce sport-là que je veux faire plus tard, ou c’est ce métier-là que je veux faire plus tard. » Alors que nous, on n’avait pas autant d’informations, il fallait qu’on pioche dans les livres, à la bibliothèque, c’était une galère.

Moi carrément j’ai ramené ma petite sœur ! Mais elle n’est pas restée très longtemps. Elle a aimé mais c’est loin pour elle, elle n’est pas véhiculée non plus, c’est un peu galère pour venir. Et elle a commencé à travailler, elle rentrait tard donc ce n’était pas compatible avec sa vie.

Mais mes parents le voient bien. De toutes façons ils voient le résultat, sur mon corps. Ils voient qu’il y a eu du changement.

Mon point faible, c’est l’échauffement. L’échauffement j’en ai marre. C’est un truc, je n’en peux plus de ma vie. Si on pouvait le bannir, ce serait bien mais ce n’est pas possible. Parce que je laisse mon corps décider. Ce n’est pas mon mental qui décide : dès que je vois que je souffre, je ne me casse pas la tête, j’arrête.

Mon point fort c’est peut-être la force. J’ai besoin de puiser au fond de moi pour sortir ce que j’ai besoin de sortir. Une fois j’ai fait un combat avec Farah. Juste avant, je parlais avec elle, on parlait de tout et de rien. A un moment elle m’a sorti une phrase, elle savait que ça allait m’énerver. Elle m’a dit : « Là on est en combat, tu es avec moi donc tu peux te permettre de me taper comme tu vas me taper. » Elle m’a sorti cette phrase-là, et j’ai donné toute ma vie ! C’est ce moment-là où je me suis sentie vraiment lâcher, je commençais à crier dans tous les sens, je tapais et tu ne me reconnaissais plus, j’étais autre part, j’étais quelqu’un d’autre.

C’est ce moment-là que j’aime. J’ai besoin de puiser au fond de moi pour faire ressortir les choses.

Je suis une personne, tu vas me voir, je vais rigoler beaucoup, je vais plaisanter, je suis sociable, extravertie etc, mais je garde tout pour moi. Si j’ai des soucis je garde pour moi, donc au bout d’un moment il faut que ça explose. Et si ça explose, me connaissant, je sais que ce n’est pas bon du tout. Je suis capable de faire tout et n’importe quoi. Quand j’ai des problèmes, je n’arrive pas à pleurer. Il y a des gens qui vont pleurer, qui vont évacuer. Moi je n’arrive pas à évacuer. Si j’en parle je sais que ça ne va pas le faire, donc je viens au cours de sport pour pouvoir enlever tout ça.

Parce que c’est néfaste. Pour moi et pour les personnes qui vivent avec moi. Donc il faut que je puise en moi, que j’enlève tout ça. Comment dire ça ? Il faut que j’aille chercher au plus profond de moi, que j’enlève ce que j’ai de mauvais. Ce qui ne va pas, je le mets sur le tapis. Quand je rentre chez moi c’est bon. Je suis une nouvelle personne. Sauf que je n’arrive pas à faire les choses comme ça. Je suis compliquée. Je me mets trop de barrières. J’ai envie de maîtriser les choses. Je me dis : « Aujourd’hui je vais venir, je vais tout déballer. » Et je ne fais que de rigoler ! Au cours de mercredi dernier, je n’avais pensé à rien du tout. Je suis arrivée, je me suis dit : « Je ne pense à rien, j’y vais, je me donne. » Et je me suis donnée à fond. Je voudrais maîtriser les choses, mais en fait non, il ne faut pas.

C’était magnifique mercredi dernier, c’était trop bien. Il faut que je vienne sans aucun à priori, sans me dire : « Aujourd’hui il faut que je me lâche, aujourd’hui faut que je fasse ça. »

A l’extérieur je suis Madame tout le monde. J’essaie de passer inaperçue. Au maximum. J’ai toujours eu cette façon de prendre tout sur moi, de ne pas extérioriser, mais avant j’avais moins de soucis que maintenant. Parce que maintenant, t’as des enfants, t’as un mari, etc. Il y a plein de choses de la vie qui font que ce n’est pas du tout pareil. Avant j’étais seule. Là tu as beaucoup de responsabilités. Et savoir gérer tout ça, ça fait peur. Tu te dis : « Il faut que tu gères ça, ça et ça. Est-ce que quand ils vont grandir ils vont te remercier ? Est-ce qu’ils seront de bons enfants ? » Après, je laisse ça au destin mais c’est à moi de créer les bases pour qu’ils puissent évoluer bien. Ça n’a rien à voir, avant et maintenant. C’est deux personnes différentes. C’est pour ça que j’aimerais me réapproprier la Sarah d’avant. Mais je ne sais pas comment faire. Je ne sais pas par où commencer. Il faut déjà que je reprenne confiance en moi. Quand j’avais acquis cette confiance étant jeune, personne ne m’avait dit : fais ci ou fais ça. Je l’ai acquis comme ça, je ne pourrais pas dire comment. Quand je suis arrivée au lycée, j’ai commencé à être un peu plus féminine qu’au collège, parce que j’étais un garçon manqué. Et c’est là petit à petit que j’ai commencé à avoir confiance en moi. Cette force d’état d’esprit que j’avais était juste sublime. Tout était positif dans ma tête. Il n’y avait rien de négatif.

Tu aurais envie de faire des compétitions ?

Non. Je ne trouve pas que c’est pour moi. Vraiment. Déjà, tu vois la tenue vestimentaire que je porte ? Et puis surtout, je suis une mère au foyer. Franchement je ne pourrais pas. C’est trop me demander. Même avant je n’aurais pas pu le faire. Il y a dix ans peut-être, mais il y a dix ans ! Maintenant je ne me vois pas la capacité d’aller faire des combats. Quand je vois partir les gens, je me dis : « Waouh ! Quand même, ils ont un mental ! » Parce qu’il faut l’échauffement, il faut l’entrainement, il faut de l’investissement. Et personnellement je n’en ai pas à donner dans la boxe, je préfère le donner à mes enfants, à mon foyer. Parce que c’est soit l’un soit l’autre. Il faut choisir dans la vie. Il y a des personnes qui te diraient : « Tu peux faire les deux en même temps » mais non. Non, ça ne me donne pas envie. Tout le stress qu’il y a je le vivrais très mal ! Je n’arrive pas à surmonter mon stress donc je ferais n’importe quoi, ce serait du temps gâché pour rien.

Déjà le passage de grade, ça me met une pression. C’est comme quand tu passes le permis. C’est une pression, tu ne sais pas quoi faire. Je déteste avant et pendant. Parce qu’après c’est euphorique, je sors de la salle, je sais que ça y est, c’est fini. Mais avant et pendant ce n’est pas agréable du tout. C’est comme si je perdais tous mes moyens. Pourtant je connais, je sais faire, mais un stress monte en moi, je n’arrive pas à gérer. Elle va me demander de faire un enchainement, je vais me dire : « C’est quoi déjà, comment c’est ? » Le temps que ça monte dans ma tête, l’ascenseur dans ma tête est en panne des fois, c’est un peu long !

A une compétition, je ne viendrais pas ! Je ne dormirais pas pendant dix jours, je ne mangerais pas, je deviendrais squelettique, non, non non, c’est trop de pression pour moi. Dix ans avant, peut-être, parce que j’étais seule. Là, il y a plein de choses qui font que je pourrais pas. Et dans dix ans, je n’espère pas ! Parce que dans dix ans, tu me retrouveras en Mama maghrébine extra-énorme qui ne mange que du couscous toute la journée ! Quoique dans dix ans, mes enfants auront quel âge ? Parce que je pense aux enfants en fait. Dans dix ans, il aura seize. J’ai trente. À quarante ans ? Oui, peut-être, je ne sais pas ! On verra mon nom placardé, j’espère que tu viendras !

Tu es déjà allée voir les filles en compétition ?

Non, jamais. J’ai regardé vite fait sur facebook. Le peu que j’ai vu c’était pas mal. J’ai vu Noémie. Noémie c’est un phénomène ! La première fois que je suis venue ici au Blanc-Mesnil, la première fille que j’ai vue c’est elle. Je me suis dit : « Celle-là, championne ! Si elle fait des compétitions, elle va aller loin. » La façon dont elle bouge, comme elle est fine, on dirait que c’est ancré en elle. Elle vit par la boxe, elle est boxe. Tu la regardes, tu dis : « C’est une boxeuse. » Pourtant à côté elle peut être féminine. Mais quand je la vois, elle me choque. Jusqu’au jour d’aujourd’hui. Elle me choque en bien ! Sa façon de voir les choses, sa pertinence, sa combativité ; elle ne lâche pas l’affaire ! Elle a un mental : chapeau ! Après, c’est une question d’entrainement. Si tu peux avoir de bons coaches qui sont là derrière, qui te motivent, qui te disent que c’est toi la meilleure et que finalement ça te rentre dans ta tête.

Elle a commencé presque en même temps que toi Noémie ?

Oui. Quand je la voyais, je me disais : « Elle est pas possible celle-là, elle est loin ! Qu’est-ce qu’elle fait dans ce cours ? Elle devrait être surclassée dans un autre cours. » Parce que c’était un cours de débutantes. Quand tu la vois, tu ne te dis pas que c’est une débutante. Et quand tu parles avec elle, elle te dit : « Oui, je fais ci, je fais ça, je fais ça… » Je dis : « Ah oui, d’accord, OK, ça se voit, toi tu es loin. »

Est-ce qu’il y a des personnes avec qui c’est plus agréable de boxer qu’avec d’autres ?

Oui. Totalement. Par exemple : Alice, c’est merveilleux de boxer avec elle. Parce qu’en fait, elle ne fait que des touches. Elle, c’est vraiment la technique. Et Kamilya, c’est de la force. Elle a une puissance ! Mais elle ne sait pas la gérer. Elle est encore jeune. Quitte à choisir, je préfère Alice. Noémie, c’est parfait aussi. Elle a la technique mais en même temps un petit peu de force. Il y a une balance : l’une va te faire vraiment quelque chose de technique, bien, propre, même au moment de combattre, elle ne fait que des touches, elle ne va pas mettre toute sa vie ; et l’autre, comme Kamilya, elle met toute sa vie. Après, tu as des côtes, je ne sais pas si elles sont cassées… Elle est plus petite, mais elle a une force, mon Dieu !

Tu as fait d’autres sports de combat ?

Non, ça ne m’attire pas du tout. J’ai essayé le grappling, j’ai détesté. Je déteste quelqu’un qui me touche. En plus on est au sol, on doit se toucher. J’ai essayé, je n’ai pas aimé. J’ai essayé avec mon mari, j’ai essayé avec Miriame, j’ai essayé avec Farah, je ne peux pas. La personne transpire, elle est là, sur toi ! Je ne suis pas chochotte mais je déteste. Déjà dans la rue, quelqu’un qui me colle comme ça, j’ai envie de lui foutre une claque, mais là ! Non, c’est trop.

Le MMA (Mixed Martial Art), non. La Boxe Thaï, je trouve que c’est trop violent. J’aime bien le judo, mais à voir, pas à faire, parce que la prise comme ça, du kimono, je lui foutrais une droite direct ! Ici on fait full et boxe française. Je préfère la boxe française, je suis un peu light ! Je ne sais pas pourquoi, c’est plus adapté à moi. Moi, ma personnalité. J’ai envie d’évacuer, de me libérer, je suis quelqu’un d’autre. Quand je rentre sur le tatami, ce n’est plus la Sarah qui a des enfants, qui est mariée, je m’oublie totalement. C’est ce qui est bien. C’est pour ça que j’ai choisi la boxe et pas le fitness ou des choses comme ça : ce n’est pas intéressant.

Tu regardes des combats ?

Des fois je regarde la chaîne 21. Du kickboxing, de la boxe thaïlandaise. Mais c’est furtif, je zappe. Les coups qu’ils donnent, ça me fait mal aux oreilles ! J’ai mal pour la personne donc je préfère changer.

Mon mari me dit : « Il faudrait que tu t’inspires. Tu regardes une personne sur youtube et tu prends cette personne en modèle. Tu essaies d’imiter tous ses pas et après, tu auras ta propre technique, tu auras ta propre façon de bouger, ta propre façon de boxer. Il faut que tu prennes les bases, il faut que tu essaies de copier quelqu’un parce qu’au départ on est tous à copier. » Il me dit de faire ça mais ça ne m’intéresse pas.

Farah (entraineure du cours), je pourrais la regarder une heure, deux heures, trois heures. Je regarde comment elle boxe, ça ne me dérange pas. Là je vois. C’est direct. Ce n’est pas du fictif sur youtube. Et tu peux apprendre : la façon dont elle bouge, comment elle fait pour se relever quand elle tombe etc. Et tu peux lui poser des questions, tandis que là sur youtube tu vas poser des questions à qui ? À une personne qui va te répondre dix ans après ! Ce n’est pas intéressant. Mais peut-être que je vais me lancer, je ne sais pas on va voir.

Ça vous arrive de faire des combats avec ton mari ?

Oui! C’est marrant. C’est trop marrant. Des fois il m’apprend des enchainements. Des fois j’arrive, je me la pète un petit peu, je lui fous deux-trois coups de pieds, deux-trois coups de poings et puis on joue comme ça. Tu verrais mon mari, tu ne te dirais pas : ils se battent ensemble, ils rigolent. Parce que les gens quand ils nous voient dans la rue ils se disent : ceux-là, il doit la battre H24 alors que non, pas du tout, on se bagarre, c’est trop marrant. Des fois on se fait des concours de qui donne le plus de coups de poings, le plus fort ; et lequel il résiste le plus. En général c’est moi qui flanche mais quand même, je lui en donne ! Le lendemain, on a des bleus comme ça !

Des fois il m’apprend des prises de MMA. Il en apprend aussi à mes enfants.

Mais le MMA, je n’arrive pas. Le contact. On est trop proches. Je ne peux pas. Au moins avec la boxe, je peux repousser mon adversaire. Au MMA, on va me faire une prise et on va me maîtriser ; alors là, j’ai la haine, j’ai envie de sortir de là sauf que je ne sais pas comment sortir de là et la seule chose que je veux faire c’est sortir et taper la personne et partir parce que c’est un truc que je ne supporte pas. Comment faire pour sortir ? Tu ne vas pas sortir comme une grosse patate! Mon mari m’a appris deux-trois techniques, mais ce n’est pas à refaire. Je l’ai refait à Farah mais ça ne me plaît pas. C’est beau à voir quand c’est des professionnels. Mon mari regarde des vrais professionnels sur youtube, et c’est vrai que c’est rapide, c’est fluide, tu te dis : « Waouh ! C’est vraiment beau. » Mais à faire : non ! Et pour les filles, je n’aime pas du tout. Je me dis que ce n’est pas un sport pour elles. La boxe, pour une fille, ce n’est pas grave, ça ne me choque pas, mais le MMA je ne sais pas pourquoi, je ne trouve pas ça très joli. C’est bizarre non ? Ça fait un peu : les femmes n’ont pas le droit de faire certaines choses. C’est les poses aussi. Pour être collé, t’es collé ! Non merci ! Ça me dégoûte, juste ! J’en ai marre de ces gens ! Déjà faire des câlins c’est un supplice pour moi, c’est une torture alors…Ce n’est pas possible !

Je suis étrange, je suis une personne très très étrange. Déjà dans ma tête ce n’est pas net alors qu’est-ce que tu veux que le reste soit net !

Est-ce tu as envie de dire autre chose ?

Que Farah, ça a été ma révélation. Oui, ça a été la rencontre et la révélation de mes deux années. Même de ma vie, maintenant, quotidienne parce que, presque elle partage ma vie. Sa façon de voir les choses, comment elle est, sa façon de parler, d’analyser les choses etc c’est juste incroyable. Je suis presque en admiration devant elle. Faut pas lui dire ! Je sais qu’elle ne va pas prendre la grosse tête mais bon. Et de toutes façons elle ne va pas montrer ses émotions et puis moi je ne veux pas, et je ne montre pas non plus ; mais c’est vrai que c’est la rencontre de ma vie. Je n’ai jamais connu une personne comme ça dans ma vie. Pourtant elle est plus jeune que moi. Le mental qu’elle a, ça me choque. En bien ! C’est extraordinaire. Elle donne sans vouloir recevoir en retour, elle est vraie avec les gens, et dans le sport, elle est pédagogue de fou, elle te réexplique dix mille fois les choses si tu n’as pas compris, elle prend le temps pour toi, pour l’autre personne, elle est investie à mille pour cent. Jamais vu des profs comme ça. Et Miriame pareil. Miriame, c’était juste après Farah. Alors elle, c’est la fofolle de l’histoire, c’est juste incroyable cette fille. Juste je vois sa tête, j’ai envie de rigoler ! Elle me tue cette fille. Elle aussi est comme Farah, elle donne sans recevoir. Elles sont là, investies dans leur boulot, dans leur travail ; et leur seule récompense c’est de nous voir épanouies, qu’on se sente bien dans notre peau, qu’on ait appris ce qu’elles nous ont montré. Parce que c’est vrai qu’à chaque fois qu’on revient il y a des changements. Des fois elles ne sont pas là pendant une petite période, dès qu’elles nous voient : « Ah oui, c’est bien, tu as changé. » C’est super intéressant, c’est magnifique de travailler avec elles. Ça donne envie de venir, de se motiver, parce que tu sais que le cours va être bien. Des fois si tu as la flemme, tu te dis que tu as une prof comme ça et allez hop ! Juste pour ta prof, qu’elle soit contente de toi, tu as envie de lui ramener la montagne, tu as envie de venir. « Je suis fatiguée, j’en ai marre de ma vie mais j’y vais parce que je sais que le cours de ma prof ça va être juste magnifique. » Elle va t’assécher physiquement, tu vas rentrer chez toi sèche comme jamais mais au moins tu sais que c’est pour ton bien. Tu vas rentrer, tu vas être fracassée, mais c’est pour ton bien.

Un cours par semaine, c’est déjà pas mal, c’est déjà énorme pour moi. Des fois je n’ai pas envie. Mon mari me dit : « Il faudrait que tu t’y mettes un peu plus. »

Tu as combien d’enfants ?

J’ai trois enfants, trois garçons : un qui va avoir bientôt six ans, un qui a quatre ans et l’autre qui va avoir trois ans. Je les ai enchaînés. C’est fatigant. Ils ont quinze mois d’écart les deux premiers, donc je suis K.O. Qu’on ne me parle pas encore d’un autre enfant parce que je suis vaccinée contre ! Je suis vaccinée contre les enfants ! On me dit : « Mais oui, vas-y, t’inquiètes pas. » Je dis non. Juste la grossesse : non merci, les vomissements et tout ça. Va les élever ! C’est ça que je dis aux gens : « Va les élever ! » J’en fais trois, je vais en faire dix, qui va les élever ? Moi je n’ai pas de force, je n’ai plus de mental, je n’ai plus rien. Je pense à moi, je suis égoïste, je m’en fiche. Il y en a qui en font, je ne sais pas où elles trouvent la force. Il y a des femmes qui aiment materner. À l’époque de nos mamans, c’était plus facile, même si il devait y avoir des difficultés, ce n’est pas comme maintenant. Maintenant tu la vois la maman, elle pète un câble, l’enfant lui fait une crise dans la rue, elle n’en peut plus, elle est au bout de ses nerfs. Déjà le troisième je n’en voulais pas… De toutes façons, moi, aucun des trois n’a été voulu, ça a été : hop ! C’est arrivé. Comme pour vous ça va être Noël, pour nous ça va être l’Aïd : hop, trois petits gosses ! Donc non, le quatrième, j’aurais ni le mental ni le physique pour. Dans mon entourage je vois des personnes qui ont la trentaine qui me disent : « C’est une grossesse différente, mon corps supporte moins. »  Elles sont encore plus fatiguée qu’avant. J’avais 23 ans quand j’ai eu mon premier donc, ça va, tu gères. Après tu en as déjà trois, tu fais comment ? Tu es enceinte, tu vas les trimballer à l’école, tu les reposes, tu as envie de vomir. Non franchement, non merci ! Ça en tout cas, c’est un truc dont je suis sûre à mille pour cent. Je sais que je n’en veux pas et je n’en voudrais jamais. Tu imagines, le bon Dieu m’en ramène un, bam ! Non, franchement c’est bon. J’ai envie de penser à moi. Je pense à eux c’est déjà pas mal.

Nous on a été élevées d’une façon : penser aux autres d’abord avant soi. Je suis tunisienne. Quand ma mère nous a élevés c’était : un peu nous, un peu elle. Sauf que nous, quand on s’est voilées, quand on a fait nos choses, on s’est mis dans nos têtes : c’est tout pour nos enfants et nous rien du tout. Et après on se retrouve avec 20 kg en plus, moche, t’es plus toi-même. Et encore si le mari est là, mais si il part ? ça fait un choc.

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