Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

Interview de Bettina (lutteuse)

Bettina lutte à Bagnolet Lutte 93 depuis le début de la saison. Elle a commencé la lutte depuis peu. Elle nous raconte la découverte de ce sport, de ce club avec ses impressions, ses sensations.

 

La première fois que je suis montée sur un tapis de lutte, c’était l’année dernière, mais c’est de la triche parce que ce n’était pas un tapis mais un tatami, parce que dans le club où j’étais l’année dernière il n’y avait pas de tapis de lutte. Du coup c’est moins mémorable que quand on arrive ici à Bagnolet pour la première fois. Dans le sport il y a toujours un truc un peu fétichiste avec les objets et quand on arrive ici il y a cet univers et cette ambiance qui fait qu’on a vraiment l’impression de rentrer dans un autre monde. Oui je me souviens, je crois que j’étais avec des grands yeux écarquillés.

La première fois ici ça devait être un samedi après-midi à quinze heures. Je me souviens d’être passée par le couloir et ça m’avait fait penser à un film avec une corrida que j’avais vu car le couloir est circulaire et quand on débarque dans la salle ça fait vraiment hyper rétro. Ça m’a beaucoup plu, ça m’a paru assez immense, ça donnait envie. C’est un peu intimidant. C’était un cours que donnait Micha pour un club LGBT. Le cours avait lieu ici. Il a été déplacé ailleurs maintenant. C’était le samedi.

C’était parce que j’avais vu Foxcatcher, ce film super bien, et quand on arrive dans la salle à Bagnolet, c’est exactement comme dans le film. C’est chouette.

La lutte c’est un sport qu’on voit très peu. J’ai dû en voir pour la première fois à la télé aux Jeux Olympiques et j’ai toujours essayé d’en regarder un peu de temps en temps. Depuis huit ans à peu près. Je me souviens avoir regardé des vidéos et que ça m’avait plu, mais je ne pensais même pas en faire parce que ma mère n’aime pas du tout du tout les sports de combat. Quand j’étais petite j’avais déjà dû essayer de lui dire : « Judo ? » ou quelque chose comme ça mais c’était tellement catégorique que je n’y avais jamais repensé. Quand j’ai vu Foxcatcher ça m’a remis dedans. Je me suis dit : « C’est bon, je peux y aller ! » J’ai regardé les clubs sur Paris, il y avait le club du 9è, c’était hyper chouette. Micha qui donnait les cours m’a dit qu’il venait de ce club ici à Bagnolet. Vu que l’endroit me plaisait, je suis venue voir une fois, j’ai vu que le niveau était hyper élevé et ça m’a donné envie de revenir pour progresser plus vite. Dans le club du 9è c’est chouette parce qu’ils prennent beaucoup de temps pour expliquer la technique, mais ce n’est pas la même catégorie d’âge déjà et les gens y vont plus pour se faire plaisir. C’était plus tranquille.

Je n’avais pas spécialement envie de faire des compétitions mais j’avais envie de faire bien. Je voyais que d’un côté je progressais moins vite et j’avais envie d’y aller à fond.

Là ils m’ont fait commencer la compétition, demain je pars aux championnats de France. Je vais me faire laminer !

Ma première compétition c’était les championnats de France par équipe il y a cinq mois à peu près. Je me souviens de mon premier combat. Horrible. C’est hyper intimidant, d’avoir des gens derrière. Le temps passe hyper vite et hyper lentement à la fois. C’était horrible. J’ai dû faire trois combats. Au premier j’ai commencé ça allait. A l’entrainement on fait beaucoup d’exercices où une fois qu’on a mis son adversaire au sol, on s’arrête, on se relève, on reprend. Et j’ai complètement oublié que j’étais dans le combat : une fois que j’étais au sol, j’ai arrêté. Après j’ai fait : « Oh mince ! ça continue… » Et tout de suite elle m’a mis au sol. Au bout d’un moment je me suis laissé faire, j’avais zappé, je n’étais pas du tout dans le combat. Le deuxième est parti hyper vite. Au troisième, c’était dans une autre compétition, ça allait beaucoup mieux, je suis allée au bout de mes deux rounds et j’ai mis des points, Youpie ! ça c’est bien passé mais je ne l’ai pas gagné. Pour l’instant je n’ai fait que trois combats mais je n’en ai gagné aucun. Le mieux que j’ai fait c’était d’avoir mois huit points et au dernier moment, la fille m’a retournée.

Quand on perd, c’est énervant contre soi-même parce que ça va tellement vite, on se dit : « Il fallait juste que je tienne dix secondes de plus et c’était bon », mais sur le moment on est incapable de penser plus loin que cinq secondes. Après tu te dis : « Mais je n’avais rien à tenir là. » Donc c’est énervant contre soi. Et aussi, à un moment d’un combat, j’allais gagner un point, et la fille a dit : « Aïe ! » Et comme une imbécile je l’ai lâchée ! J’ai demandé : « ça va ? » C’est des réflexes que je n’ai pas du tout encore. Je n’avais encore jamais fait de compétition dans aucun sport.

La compétition, je crois que je ne réalise pas beaucoup, c’est juste plutôt du trac et le fait de décevoir. Quand tu as un coach qui est sur le coin et que tu rates, c’est pas très agréable. Par rapport à lui. J’ai l’impression que c’est surtout ça.

A chaque fois je me dis : « Aïe, aïe, aïe ! ». J’ai peur de décevoir la personne qui est à la chaise quand je suis en compétition. En plus il y a beaucoup de gens qui crient autour et on entend absolument rien, on entend très peu ce que dit le coach. On est tout le temps en train d’essayer de lever la tête pendant le combat pour regarder si c’est à toi qu’il parle. Parce qu’on entend les voix mais on ne sait pas à qui il parle. Parfois on entend : « Prends la deuxième jambe etc » et en fait on ne sait même pas si c’est le match d’à côté ou si c’est le sien  et tu ne sais pas quel conseil suivre. C’est Micha qui était à ma chaise. C’est hyper important. De savoir qu’il y a quelqu’un, ça aide énormément. Ça change tout. S’il est pas là…Et aussi pendant les trente secondes de repos entre les deux rounds. Ça fait du bien. Ça donne un peu confiance.

Je me pensais compétitive, je pensais que j’allais vouloir gagner, et j’ai découvert que j’ai toujours trop peur de faire mal à l’autre. Je me pensais hargneuse et je me suis rendue compte qu’il y a des gens qui sont cent fois plus hargneux que moi. Je me suis rendue compte que je n’étais rien du tout par rapport à des filles qui ont la niaque. En fait, ça m’a un peu rassuré sur moi.

Parfois on a mauvais caractère et on se découvre dans le sport.

Dans le foot, on le prend pas mal– parce que je fais du foot- on se crie beaucoup dessus mais on le prend pas mal entre nous. Mais je me souviens d’avoir eu des mauvaises réactions en sports d’équipe à l’école, au collège, d’être énervée parce que quelqu’un perdait, ça me faisait ressentir des mauvais trucs.

Là, j’ai réalisé qu’en fait, ça va. J’ai l’impression d’avoir grandi. De me dire : « Ok je le fais pour le plaisir. » J’étais contente de voir que je progresse à chaque fois.

Ça m’a rassurée de voir que la compétition ne me transformait pas trop, que je n’avais pas envie d’écraser l’autre pour me mettre en premier. Alors que dans ce sport-là c’est le but mais …je ne sais pas !

Je pense que c’est agréable de gagner, mais encore plus de voir qu’on fait des progrès. Si je le rapporte au foot que j’ai plus pratiqué, il y a des matches qu’on gagne et on est pas fier parce qu’on voit qu’on a pas fait grand chose et d’autres qu’on perd mais on se dit : « J’ai bien joué. »

Ce WE aux championnat de France je lutterai en 53 kg. Je suis toujours en dessous ! Il faut toujours que je grossisse. Je mange tout le temps et je n’arrive pas à grossir. Je me suis mal débrouillée parce que la dernière fois, on pensait qu’il y avait 51 kg comme catégorie donc j’étais allée à 51 pour me qualifier, mais en fait il n’y avait que 48 ou 53. Du coup je me suis qualifiée en 53 et je dois rester dans la même catégorie.

J’ai envie de continuer. Là, je passe le concours du Fresnoy et si jamais je suis prise, il y a un club à Tourcoing. Et si je reste à Paris, oui j’ai envie de continuer ici.

Avant de commencer le foot, je pensais que j’étais bien en sport individuel parce que j’avais fait beaucoup de gymnastique au sol et d’acrobatie. Des sports où on est responsable de soi et où on doit savoir où on en est.

Avec le foot j’ai découvert que c’est trop agréable d’avoir une équipe derrière, d’être ensemble.

Dans la lutte, c’est ce qui me manque, c’est un peu bizarre d’être tout seul.

En même temps à l’entrainement c’est différent. Il y a des sports où c’est vraiment individuel. Par exemple quand tu fais de la course, j’ai l’impression que tu te sens plus seul. En lutte tu es tout seul mais tu es vraiment avec l’autre. Du coup c’est encore un autre rapport. A l’entrainement ça fait plus équipe. Mais quand tu arrives en compétition et que tu montes tout seul sur le tapis, tu fais moins le malin !

Je préfère l’entrainement à la compétition. Pour l’instant. Je pense que la compétition on prend plus de plaisir quand on est plus sûr de soi. Je pense que l’année prochaine ça changera déjà beaucoup. Je ne sais pas. On verra. Pour l’instant ce n’est pas encore vraiment du plaisir parce que je n’ai pas assez de technique.

L’entrainement, à chaque fois, franchement je n’ai pas envie d’y aller. Je me force mais je sais qu’une fois que j’y suis c’est trop bien et que quand j’en sors je suis trop contente d’être venue. Mais à chaque fois pour y aller c’est dur, parce que c’est loin, parce que je sais que ça va être difficile. Du coup de temps en temps je vais à l’autre club, le club LGBT dans le 9è parce que là ça va plus lentement et du coup, de gagner de temps en temps c’est agréable. Parce que si on ne fait que perdre tout le temps, on a plus envie, c’est décourageant. Là, j’y retourne et je vois que j’ai fait des progrès. Ça me conforte de temps en temps, on a besoin. Ici je viens deux fois par semaine.

En général je suis comme ça, très souriante. Aux entrainements aussi, parce que j’aime bien. Ça me fait plaisir. J’aime bien être là. Les lutteurs ils sont concentrés, ils sont dans leur truc. Peut-être qu’il faut trouver en soi quelque chose qui donne envie de rentrer dans l’autre et de le mettre par terre. Peut-être qu’on ne le trouve pas forcément en souriant. Une fois Vadim (Vadim Guigolaev, entraineur aux Diables Rouges) a dit à Sirena : « Mais pourquoi tu souris ? Arrête de rigoler, vas-y !  » C’est sérieux, c’était ce qu’il voulait dire je crois.

Comme j’ai toujours été habituée à trainer avec des garçons ça ne me dérange pas de m’entrainer avec eux. Comme dans la cour de récréation quand on est la seule fille à jouer au foot, c’est le moment où on est content parce qu’on fait comme les garçons mais il n’y a jamais un moment où on te renvoie aussi fortement que tu es une fille. Toute ma primaire on m’a appelé « la fille » parce que j’étais la seule à faire ça. Mais ici ils sont hyper cool avec ça, les mélanges sont hyper bien. Pour l’instant c’est Vadim et Christian qui entrainent les filles. Micha va reprendre les filles le jeudi l’année prochaine, ça va être trop chouette.

Mariana (Mariana Kolic, lutteuse en équipe de France) a commencé un peu à nous donner des entrainements. Pour moi ça ne change pas grand chose. C’est juste que Micha, je le connais depuis un peu plus longtemps. Je pense qu’on créé vite des habitudes et des repères. Les filles je les entends parler, elles ont toutes quelqu’un qu’elles connaissent depuis un peu plus longtemps et qu’elles prennent comme appui, comme repère. Mais Mariana elle est hyper bien, elle explique hyper bien. Je crois que les filles sont contentes de l’avoir parce que c’est une fille et que c’est un modèle qui est agréable, de voir qu’on peut faire ça. Moi j’ai pas besoin d’avoir un repère féminin.

Mes points forts c’est que je suis rapide. Et par rapport à mon poids, j’ai de la force. Et vu que j’ai fait de la danse et de la gymnastique au sol, je suis assez souple et ça aide.

Mes points faibles c’est que je n’ai aucun cardio, au bout de deux secondes c’est fini. Et l’attention. Il faut être concentré tout le temps, rien lâcher et moi au bout de deux secondes je regarde ce qui se passe derrière et du coup je ne suis plus du tout dans le combat. L’agressivité. Je ne pense pas que l’agressivité ça soit à améliorer mais juste avoir envie de gagner. Et arrêter de s’excuser à chaque fois comme je fais. Quinze fois par combat ! Sirena (lutteuse aux Diables Rouges) est comme ça un peu. On s’entend bien.

Quand j’étais petite, oui je me bagarrais pour jouer, avec les copains. J’aimais bien ça. Ma meilleure amie, Lou, jusqu’à il n’y a pas très longtemps, on se tenait le baston, on adorait se bagarrer comme ça. Autour de nous on ne se rendait pas compte que les gens avaient peur, ils avaient l’impression qu’on se bagarrait vraiment alors que pour nous c’était vraiment du jeu. Moi j’adore ça mais quand ça reste dans le jeu.

Pour moi, l’objet emblématique de la lutte serait le mannequin en cuir. Je l’avais vu dans le film Foxcatcher et quand je suis arrivée ici je les ai revus et je me suis dit : « C’est pas possible ! les mêmes, des années je ne sais pas combien… » C’est trop drôle. Ça, je ne l’ai jamais vu ailleurs. C’est incroyable. Pour moi c’est ça : le mannequin sans jambe qui pèse trois tonnes.

Le tapis est bien identifié à la lutte aussi.

On montre la reproduction des fresques de Beni-Hassan

On dirait qu’ils se font des câlins ! Incroyable.

C’est hyper sexuel de toute façon la lutte mais je trouve qu’en dessin c’est encore pire. (encore pire entre guillemets !)

J’ai l’impression que la lutte c’est vraiment le premier sport, quand on regarde les animaux, ou les enfants, c’est un réflexe, c’est inné, c’est hyper naturel de se chamailler. C’est un truc hyper fraternel et j’ai jamais l’impression que c’est un sport de combat. J’ai déjà essayé de la boxe. En lutte j’ai l’impression qu’il faut toujours faire attention à l’autre. Le fait qu’on tombe avec lui et qu’on l’accompagne dans la chute, ça change tout. On ne le jette pas en restant en haut. On va jusqu’au bout avec lui. Il y a une prise de risque. Même quand on peut gagner, l’autre peut te retourner tout de suite. Les chemins s’inversent beaucoup plus facilement qu’avec des coups. Pour moi c’est vraiment un truc d’animal, qui ne sait pas trop s’il s’amuse, si au bout d’un moment ça va l’énerver, s’il va rigoler ensuite. Pour moi ce n’est pas du tout naturel d’aller donner un coup, alors que la lutte c’est juste le fait d’avancer son corps vers l’autre, d’aller au contact sans savoir si ce contact va être repoussé, s’il va être pris, si on va s’attraper, si on va se rejeter. Il y a une place beaucoup plus grande pour le dialogue qu’en boxe où on va envoyer un coup et le retour… le retour n’est pas pareil. J’ai l’impression. Oui, j’ai l’impression que la lutte c’est un dialogue.

Quand on lutte on sent vraiment que ce n’est pas du tout la même chose d’une personne à l’autre, ça n’a rien à voir. Il y a tous les caractères. J’imagine que pour plein de sports c’est comme ça. Mais là on le sent vraiment. Il y a des corps où ce n’est pas du tout agréable, on sent que ça ne passe pas. Et d’autres -alors que c’est du combat, qu’il faut s’envoyer par terre, qu’il faut s’attraper- où ce n’est pas du tout dérangeant, parce qu’il y a une fluidité qui se fait.

Quand on dit de la belle lutte, je pense à un combat qui ne soit pas en force mais avec des belles techniques, des beaux enchainements. C’est hyper technique, ce n’est pas du n’importe quoi où on y va en force. Un beau combat, c’est vu de l’extérieur. La fluidité dont je parle c’est autre chose. C’est de l’intérieur, c’est juste si c’est agréable ou pas pour toi. C’est important de s’entrainer avec des gens différents. C’est plein de langages différents à apprendre. Si on s’habitue à lutter avec quelqu’un qui parle toujours la même langue que soi, après c’est difficile.

De l’extérieur je n’arrive pas à me rendre compte si une personne est bien avec le corps de l’autre, entre guillemets. Je vois qu’elle peut peiner, avoir du mal, mais ça n’a rien à voir avec le fait que ce contact-là soit désagréable ou pas.

Il y a un lutteur américain très jeune, Mark quelque chose (son nom de famille m’échappe) métis, que j’aime bien parce que je me reconnais un peu parce qu’il est beaucoup dans la défense, il n’attaque pratiquement jamais mais quand il se fait attaquer et qu’il est dans des positions incroyables, où on est sûr qu’il va perdre, à chaque fois il se débrouille pour retourner la situation et gagner le point. En lutte libre. Moi je n’aime pas attaquer mais je n’aime pas perdre. Je n’aime pas qu’on m’attaque du coup je ne me laisse pas faire. Je préfère qu’on vienne m’attaquer pour que je puisse faire quelque chose.

Il y a des partenaires qu’on préfère à d’autre. Ici je m’entraine avec les filles et avec certains garçons qui sont plus ou moins chouettes.

Ça n’a rien à voir avec la question de poids, c’est une façon de mettre la main là ou là, de pression, qui n’est pas du tout agréable ou qui peut être pas du tout gênante.

Un partenaire avec qui le contact n’est pas agréable, ça peut donner plus envie de le gagner. Parce qu’on est agacé, que ça dérange.

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