Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

Interview de Karen (lutteur)

Karen est entraineur de lutte gréco-romaine à Bagnolet Lutte 93 (Les Diables Rouges). Il vient d'Arménie. Nous l'interviewons avec l'aide de Harutyn lutteur qui a proposé de jouer le rôle d'interprète.

J’avais à peu près cinq ans quand je suis rentré pour la première fois dans une salle de lutte. Mon père était lutteur à cette époque. Il emmenait ses trois fils à la lutte. J’étais à la maternelle. C’est là que j’ai commencé à pratiquer la lutte. Mon père était lutteur professionnel, il était dans l’équipe soviétique. Plus tard, avec la famille, il a arrêté.

Je ne me souviens plus trop de la première fois où je suis rentré dans la salle mais je me souviens très bien de la première compétition que j’ai faite. J’avais cinq ans, je luttais en 26 kg. C’était à Erevan. J’ai fait champion. Champion de la première compétition que j’ai faite !

Je me souviens très bien aussi de mes premiers entraineurs qui sont maintenant en Allemagne et entrainent des équipes allemandes. J’avais trois entraineurs principaux : un travaille maintenant en Allemagne, un est maintenant entraineur de l’équipe nationale russe, et le troisième entraine l’équipe nationale italienne. L’Italie n’avait pas eu de champions olympiques depuis longtemps. Cet entraineur a travaillé trois ans avec l’équipe d’Italie et il a donné un champion olympique à l’Italie.

J’ai fait tout de suite de la lutte gréco-romaine. C’est venu de mon père qui faisait aussi de la lutte gréco-romaine. Je n’ai pas essayé la lutte libre. C’est pareil pour mon fils, il a tout de suite fait de la gréco. Ça sera bientôt pareil pour mon petit-fils ! Mon grand-père faisait aussi de la lutte. C’est des dynasties ! Tous en lutte gréco-romaine olympique.

Mon frère a été champion du Monde, d’Europe, plusieurs fois médaillé, a participé aux Jeux Olympiques. Il y a trois ans, il n’y avait plus de champion du Monde, sauf mon frère. À mon époque, tous ceux qui s’entrainaient en Arménie avec moi et qui ont pu continuer sont tous devenus champions du Monde, médaillés olympiques… Ils ont tous fait des médailles à l’International. Mais beaucoup de jeunes de mon âge ont eu des problèmes avec la guerre en Arménie.

Moi j’étais en train de me balader dehors, et ils m’ont choppé, ils m’ont emmené à l’armée pour faire la guerre. Tous ceux qui ont échappé à ça et qui ont pu continuer l’entrainement, ils sont tous médaillés internationaux.

L’actuel entraineur national de Bulgarie, c’est un arménien, c’était un de mes amis quand j’étais jeune. Il a fait deux fois champion olympique, une fois médaillé aux Jeux Olympiques, cinq-six fois champion du Monde, c’est un des meilleurs lutteurs du monde de toute l’histoire. Il était de la même école de lutte que moi, c’était mon ami, on faisait tous les tournois ensemble, on dormait dans la même chambre. C’était une très bonne école de lutte.

La première fois que je suis monté sur le tapis pour une compétition, j’étais trop petit pour participer. Mon frère qui a fait champion du Monde par la suite, avait perdu un match contre un petit. On avait cinq-six ans à peu près. J’ai commencé à pleurer car je voulais lutter contre le gars qui avait battu mon frère. Finalement, comme j’avais trop pleuré mais j’avais trop envie, ils ont dit : « On va le laisser lutter ». Ils m’ont laissé lutter et j’ai battu le gars qui avait battu mon frère ! J’avais deux ans de moins que lui. Je voulais venger mon frère.

Le combat qui m’a marqué, c’était quand j’avais seize ans. On était partis faire un tournoi en Bulgarie. C’est pas loin. C’était le match final et j’étais tombé contre un gars de là-bas. J’avais tout le public contre moi, qui gueulait, qui encourageait mon adversaire, et il y avait un peu de vol de la part des arbitres, je faisais des prises et ils ne me donnaient pas de points. Pendant ce combat, l’autre m’a ouvert l’arcade. Finalement j’ai continué le match avec l’arcade ouverte, ça s’est terminé avec 0-0 mais j’avais fait plein de prises qui n’avaient pas été comptées (ils ne m’avaient pas donné les points). Avec le règlement de l’époque, quand il y avait 0-0, c’était l’arbitre qui décidait à qui il donnait la victoire. L’arbitre a donné la victoire à l’autre et c’est resté dans ma tête pour toute la vie.

Le souvenir d’une victoire, c’était quand j’avais quinze ans, j’ai fait champion d’Arménie et je devais faire ensuite les championnats d’URSS. Mais comme j’étais jeune, j’avais quinze ans, ils se sont dit : « Non ce n’est pas possible ». Finalement ils m’ont emmené faire un stage avec l’équipe d’URSS. Ce qui s’est passé là-bas, c’est qu’ils ont organisé un tournoi pour tous les lutteurs de l’URSS, et j’ai gagné en finale contre un kazakh qui était super fort, je l’ai battu avec un grand écart au score. Ce kazakh a fait champion d’URSS, champion du Monde et tout ce qui est possible. Ça m’a marqué d’avoir gagné contre ce kazakh, qu’ils ne m’emmènent pas aux championnats d’URSS parce que j’étais trop jeune et que ce kazakh fasse toutes les médailles possibles.

En 1982, il y avait les Jeux Olympiques, je n’ai pas participé. Comme j’étais super fort, ils m’ont emmené faire un stage avec Alexandre Karelin, l’homme qui représente la lutte (trois fois champion olympique, médaillé olympique, dix fois ou douze fois champion du monde).(https://www.youtube.com/watch?v=7_dDKWmyz4k) Je suis parti faire un stage avec toutes les stars de l’époque, à dix-sept ans. Ce stage était en Russie. Je m’étais assis dans un parc avant l’entrainement, à un moment j’ai relevé la tête et j’ai vu Karelin. Karelin c’était le mec qu’on voyait uniquement à la télé, pour moi c’était un rêve de gamin, de voir un grand sportif comme ça. Karelin s’approchait, je le regardais avec des yeux qui pétillaient dans tous les sens. Je l’ai suivi des yeux dans le parc pendant trente minutes à peu près. Ce qui était intéressant dans ces stages, c’est que tout le monde mangeait ensemble. Moi je regardais tout le temps Karelin, comment il bougeait, ce qu’il mangeait, j’essayais de tout capter pour devenir ce champion. Je me suis basé sur Karelin. Pendant le stage, je me rapprochais de plus en plus, c’est devenu une habitude de fréquenter ces grands champions.

Quand j’avais dix-huit ans, je n’ai pas réussi à rentrer dans le sport de super haut niveau.

En Arménie maintenant, si tu as des médailles aux championnats d’Europe et du Monde quand tu es jeune, tu fais l’armée mais pour les sportifs c’est plus simple, c’est adapté à eux. A l’époque il n’y avait même pas ça.

Ils m’ont pris, ils m’ont attrapé dehors, mis dans une voiture et embarqué pour l’armée. Tu peux pas t’entrainer, tu peux rien faire. L’alimentation n’est pas bonne. J’ai donc eu une coupure de deux ans et je n’ai pas repris la lutte après.

Ça fait longtemps que je n’ai pas parlé de ça…

Quand je suis revenu de l’armée tout a changé. J’ai voulu reprendre l’entrainement de haut niveau, j’ai repris un peu l’entrainement. Mais je me suis marié, j’ai eu un enfant, je me suis occupé de mon enfant et de ma femme. L’Arménie était devenue un pays libre avec de nouveaux règlements. Je suis parti plus dans la direction d’être avec ma famille, de nourrir ma famille.

J’ai continué avec mon fils et maintenant c’est mon fils qui brille sur le tapis !

Je suis revenu de l’armée en 1995, et comme mon frère était d’un bon niveau en lutte, j’étais toujours avec mon frère. Je l’accompagnais aux championnats d’Europe, championnats du Monde, Jeux Olympiques, j’étais toujours avec lui, j’ai jamais pu couper avec la lutte, j’étais toujours dedans. Je suis resté dans la lutte toute ma vie.

Maintenant en tant qu’entraineur, ce que je n’ai pas pu faire quand j’étais jeune, j’essaie de le transmettre à des jeunes de maintenant pour qu’ils arrivent à avoir les résultats que tout lutteur rêve d’avoir. J’ai fait cinq ans d’études en Arménie pour faire entraineur de lutte gréco-romaine spécifiquement. Connaître les cycles de l’entrainement, le type d’entrainement selon l’âge et tout le reste.

La lutte, ça va continuer de génération en génération avec mon fils, mon petit-fils etc, pour moi ça s’arrêtera quand je ne serai plus en vie.

On montre l'image des fresques de la tombe égyptienne de Beni-Hassan - 1.800 ac J.C.

Sur cette image, les techniques sont les mêmes qu’on utilise maintenant. Il y a une image avec ma technique préférée quand j'étais était lutteur : La rebours (arraché avec un contrôle de la ceinture à rebours). C’est comme l’arraché mais sauf qu’on a la tête de ce côté-là. L’arraché simple c’est que tu es derrière et que tu arraches de par derrière, là tu as la tête de ce côté-là et tu arraches comme ça. Depuis le sol. C’est ma technique préférée.

C’est la cinquième image sur la deuxième ligne.

Je remarque plus de dessins de lutte libre que de lutte gréco. (Il y a des attrapes de jambes)

La lutte gréco-romaine est venue plus tard.

Les arméniens avaient une lutte traditionnelle qu’ils appelaient : « Kokh ». Ça a été un peu oublié avec la lutte olympique. Le président actuel de l’Arménie veut relancer cette lutte, pour ne pas oublier d’où on vient. Mon frère est le président de la fédération arménienne de Kokh. On essaie de relancer les bases de cette lutte. Mon frère est un des hauts responsables du sport arménien. Il peut vous recevoir en Arménie et vous faire voir tout ce qui vous intéresse. C’est les portes ouvertes pour vous en Arménie.

Mon fils, T.,  s’entraine à l’INSEP. Il faut faire un rendez-vous ici aux Diables Rouges pour l’interviewer le vendredi avant ou après l’entrainement.

L’objet symbolique de la lutte pour moi, c’est un cactus. Il y avait un cactus chez moi. Quand mon fils était petit et qu’il le voyait, il disait : « Papa, papa, regarde, il lui fait une prise de lutte ». Il voyait la forme d’une prise : « le hanché » (ou tour de hanche). Je ne peux plus voir ce cactus comme un cactus, je vois une figurine de lutte.

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