Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

Retenir ses coups

Durant les séances de boxe libre, Frankie nous demande avant tout de produire de la belle boxe, de nous protéger, et d’utiliser le répertoire travaillé durant les séquences techniques. Une politesse implicite réclame que les coups soient retenus. On n’est pas supposé se balancer des parpaings, comme on dit, surtout lors d’une rencontre inégale : un débutant contre un avancé, un homme plus lourd contre une femme, un vieux contre un jeune.
Donc, nos échanges de coups sont basés sur l’idéal d’un échange égal entre deux protagonistes. Évidemment, des discussions s’élèvent constamment entre boxeurs sur l’évaluation de la puissance des coups portés à leur adversaire. La discussion peut avoir lieu avant de cogner : « Si tu tapes lourd, je taperai lourd» avait prévenu Audrey quand Sébastien lui avait proposé de boxer avec elle. Mais à la fin de l’échange, c’est plutôt Sébastien qui trouvait qu’Audrey tapait fort. Ce qui ne n’empêchait pas Audrey de protester quand il lui semblait que son adversaire du jour tapait trop fort ; alors qu’il semblait à Sébastien n’avoir haussé sa puissance qu’au niveau de ce qui lui était asséné..
Ça me paraît assez difficile de doser mes coups. Évidemment, je sais quand j’ai vraiment tapé fort ou méchamment. Mais il me semble que seuls les boxeurs expérimentés savent réellement donner une juste mesure à leurs coups. Pour ma part, quand je me confronte à Sébastien, je n’ai que très rarement le sentiment de l’avoir vraiment touché, et je suis convaincu en tout état de cause d’avoir retenu mes coups. Mais lui se plaint des ecchymoses que j’ai laissées sur ses côtes. Durant l’échange, il ne marque ni douleur, ni surprise devant mes coups quand bien même je suis en train de lui bourrer les côtes de coups de poings. Le jeu exige en effet de ne jamais laisser voir à son adversaire qu’on a été affecté par ses coups, ni qu’on est fatigué. Mais du coup comment puis-je savoir si je lui ai ou non fait mal?
Dans la vie, je suis souvent étonné d’être parvenu à faire mal. Autant physiquement que moralement. Corine, avant que nous nous séparions, prétendait que je pouvais avoir parfois des regards, des silences, des interjections qui étaient pour elle comme autant de coups de poignard. Face à cette méchanceté qu’elle m’imputait, je demeurais étonné et stupide.
La compassion n’est pas une vertu réclamée des boxeurs. Au contraire même. Pourtant Marcel Cerdan qui avait mis KO Gustave Humery en un combat de vingt-deux secondes était resté désespéré au chevet de son adversaire plongé plusieurs heures dans le coma. Depuis lors, il vomissait avant ses matches, terrorisé à l’idée non d’être blessé, mais de blesser ou d’estropier son adversaire.
Marcel Cerdan comme tous les boxeurs circonvenait le temps et le lieu de la violence au temps du combat sur le ring.
Lorsqu’on s’affranchit, même par jeu, à cette compartimentation, on s’expose à des malentendus. Ils peuvent être très ridicules comme celui auquel je me suis exposé récemment.
L’autre soir, je montre à Camille le nouveau casque que je me suis acheté. Il est noir, plus léger, et moins oppressant que celui que je portais depuis le début de l’année. Je le revêts et pour contenter sa curiosité, j’invite Camille à taper dessus pour sentir l’effet. Elle s’exécute avec un coup symbolique, tout à fait inoffensif. Par jeu, elle continue, j’esquive cette fois et réponds par un léger crochet qui se pose sur sa tempe. Il me semblait l’avoir à peine touchée, mais elle proteste : tu m’as tapée ! La véhémence de sa protestation me surprend, mais je la comprends, hélas un peu tard. Ce n’est pas que je lui ai fait mal, mais la symbolique du geste, même par jeu, l’a choquée. Personne ne m’a jamais tapée, s’exclame-t-elle. Je suis confus et profondément désolé. Il nous arrive parfois de jouer à parer des attaques comme on en travaille au taï-chi, et comme elle a un très bon niveau dans cet art martial, sa garde est assez impénétrable et ses réactions très rapides. Je m’étonne : mais comment as-tu pu le laisser passer ? – Mais je ne l’attendais pas, dit-elle, je n’avais pas compris que tu allais répondre.
Ce quiproquo a demandé un peu de temps, d’attention et de tendresse, pour que nous parvenions à nous réparer l’outrage, réel, que je lui avais fait assez sottement subir.
Comme dans une conversation, où un mot malheureux, jeté presque sans y penser, peut profondément blesser quelqu’un, il y a donc des mouvements malheureux, qui vont au-delà de leurs intentions, dans la conversation des corps qui jouent à se battre.

 


Mots-clés: Boxe

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