Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

La fatigue

Ce n’est qu’à partir de vingt-cinq ans que j’ai senti vraiment ce qu’était la fatigue.

Avant, il me semblait inconcevable qu’on puisse mourir de fatigue, comme on meurt de faim, de soif, de froid. Je ne comprenais pas qu’on ne puisse pas récupérer.

C’est difficile de parler de la fatigue. D’abord, je trouve fatiguant quelqu’un qui bâille et répète sans cesse « je suis fatigué ». - « Vas te reposer », suis-je tenté de lui répondre, « et reviens-nous meilleur ». La plainte de la fatigue, cette antienne « je suis fatigué » me hante aussi, et c’est souvent qu’elle envahit mon cerveau, de manière d’autant plus irritante que j’y vois une invitation à m’apitoyer sur moi-même.

Depuis six mois que je prends des cours de boxe, je peine à trouver les mots justes pour évoquer la fatigue engendrée par l’entraînement.

Dès la première semaine, j’ai compris qu’il me fallait m’organiser pour ne pas me retrouver éreinté, assommé, harassé, accablé les jours suivant l’entraînement. Sébastien me l’a dit : pour être moins fatigué, tu dois t’entraîner plus. Une fois par semaine, ce n’est pas assez. Saïd a récemment ajouté cette remarque : c’est fatiguant, mais c’est de la bonne fatigue. Il a certainement raison : le soir après l’entraînement, je suis fatigué, mais en grande forme. Certainement, l’idéal serait de parvenir à faire durer cette exaltation d’après entrainement jusqu’au suivant.

Indolence. Peur de se faire mal. C’est quand on souffre à l’entraînement qu’on sent qu’on progresse, dit X***. Comment transformer mon corps si je ne lui demande pas plus que ses capacités actuelles ? Si je ne le pousse pas dans ses retranchements ?

Mais où commencent ces retranchements ? Hier, dans un exercice où nous sautions deux par deux au-dessus d’un sac de frappe allongé au sol, j’ai du m’arrêter, les jambes coupées. Mon partenaire m’encourageait : allez ! On y va ! On continue ! Sans doute s’exhortait-il lui-même aussi en répétant ses phrases, les yeux perdus dans le vague.

« Faites de la souffrance votre compagne. Laissez-la demeurer à vos côtés. » Nous exhorte Saïd durant les exercices.

La question que je me posais en reprenant l’exercice, c’était : pour me suis-je arrêté à tel instant et pas quelques secondes plus tôt ou plus tard ? Parce que je n’en pouvais plus ? Mais qui n’en pouvait plus ? Mon corps, réellement, n’en pouvait-il plus ? Ou était-ce simplement la dose de souffrance que j’étais prêt à accorder à mes jambes ? Bien sûr, mes jambes se tétanisaient, mon cœur battait à tout rompre (mais, allez, il était loin de rompre), mon sang était lourd de toxines. Mais qui décidait de mon arrêt ? Mes jambes ? Mon cœur ? Mes poumons ? Ou mon cerveau ? Mon cerveau n’est pas séparé de mon corps. C’est un organe comme un autre. Je suis un corps, comme me disait Jeanne dans une phrase qui me semblait très prétentieuse, mais qui finalement me semble assez juste, voire totalement vraie.

Donc, à défaut de démêler ce qui ressort de ma volonté ou de mes capacités, je fais comme tout le monde : je gère.

-       Non, c’est ce que tu aimerais faire, rétrospectivement, en écrivant le lendemain au soleil, à cette terrasse de café parisien, me rétorquè-je.

La veille, au Boxing Beats, dans le grincement des poulies, le martèlement des pieds sur le parquet, les appels de Frankie indiquant les secondes restantes, lorsque tu t’arrêtais alors qu’il demeurait quinze secondes d’exercices, tu ne gérais pas, tu faisais « au moins pire « dans la panique, conclus-je.

C’est encore pire lors d’une reprise.

La semaine dernière, nous avons fait trois fois trois minutes. Neuf minutes interminables, surtout vers la fin. Je ne suis pas très doué pour l’esquive, donc j’essaye de compenser en bougeant le plus possible. Mais c’est plus fatiguant pour moi que pour mon partenaire, qui lui reste tranquillement au centre du cercle que je fais autour de lui, et attend que je m’essouffle pour me cadrer et m’allonger une série. Parfois, dans une énergie proche du désespoir, j’avance et j’essaye de prendre le dessus en multipliant les coups rapides. Mais là encore, je perds beaucoup d’énergie, et il me faut reculer face à un adversaire motivé à présent pour me rendre la pareille. Ceux qui connaissent la boxe trouveront bien naïves mes tentatives pour gérer les neuf minutes. Ils hausseront sans doute les épaules, en se disant : quand il sera fatigué de bouger pour rien, il apprendra à esquiver.

Les lions dorment, paraît-il, vingt-trois heures par jour. Les boxeurs aussi dorment beaucoup. Une bonne fatigue, dit Saïd. Une heure de chasse, de guet, de course, doit dévorer une énergie réclamant vingt-trois heures pour que le corps ait besoin de se régénérer. Et les lions savent que quand ils courent derrière une gazelle, ils ne doivent pas se rater, sous peine de dormir vingt-trois heures le ventre creux, et avec encore moins d’énergie pour recommencer.

Mots-clés: Boxe

Imprimer E-mail