Le Cercle

Une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

L’ineffable joie de la destruction

Isabelle me dit : « Décidément, je crois que je ne supporterais pas de voir un combat de boxe. Même un entrainement. Si je vois des gens se prendre des coups, j’ai toujours envie de m’interposer, de dire : stop ! Assez ! Arrêtez ! « 

Mon frère me dit :

« Je ne veux pas que mon fils apprenne la boxe, ni aucun sport de combat. Je ne veux pas qu’il sache se battre. Il n’a pas besoin de savoir se battre. Ça ne sert à rien de savoir se battre. »

Beaucoup de gens pensent que la violence ne sert à rien. Que le spectacle de la violence est un spectacle indigne, dégradant. Ils n’éprouvent aucun plaisir, disent-ils, à observer deux types essayer de se détruire mutuellement à coups de poings.

Je m’interroge sur les racines de cette répulsion. Pour tout dire, la véhémence de leurs protestations me paraît le signe même du déni. Quelque chose doit bien les attirer là dedans, pour les révulser dans le même mouvement et leur interdir d’aller y voir plus loin.

C’est un très archaïque débat entre celui qui rit en voyant un homme placer un bon uppercut et celui qui pleure en voyant son adversaire le recevoir. À moins que cela ne soit l’inverse : entre celui qui pleure en voyant un homme en frapper un autre, et celui qui rit en regardant un homme recevoir des coups.

Je regarde sur internet  « les KO de Mike Tyson ». Ce n’est pas spécialement de la belle boxe. Mais comment pourrais-je ne pas admettre trouver une délectation au spectacle de ces corps soudain pantelants, effondrés dans les cordes, abandonnés sur le ring, entre les mains des médecins et des soigneurs. Une petite mort, un orgasme est offert là, présentée sous la lumière crue des projecteurs de la télévision, mise en scène, puis représentée à nouveau, ralentie, commentée, décortiquée.

Cette petite mort, cette destruction aura d’abord été préparée, répétée, travaillée, préméditée, calculée. Car ces bras ouverts présentaient il y a encore une minute une garde impénétrable à son adversaire. Ces bras aux muscles relâchés ont portés des coups pour certains terribles, et qui auraient pu être décisifs pendant plusieurs rounds. Ces jambes grotesquement tordues sautillaient vivement le long des cordes tandis que le boxeur attendait son adversaire. On a bien tout vu : le coup, l’effondrement, la dislocation, la destruction de cet ordre-là, de ce corps là. Et plus l’ordre était parfait, l’adversaire redoutable, plus le plaisir est grand de le voir tomber.

Avec mon frère, quand nous étions gamins, nous passions des heures à construire des maquettes d’avions. Nous peignions soigneusement les pièces détachées encore posées sur leur support en plastique. Nous les assemblions méticuleusement en suivant les instructions du guide de montage. Puis nous introduisions une variante par rapport à notre guide : nous bourrions la carlingue des avions avec de la poudre que nous avions préalablement extraite de pétards. Nous tressions plusieurs mèches de ces même pétards pour un confectionner une longue qui allait jusqu’au centre de notre maquette.

Enfin, nous disposions l’avion sur un rocher bien en vu, après nous être assurés que nous ne serions pas dérangés par nos parents. Nous allumions la mèche. L’étincelle entrait dans le fuselage. Il y avait un temps de suspens. L’avion explosait. Quel bonheur ! Nous passions les heures suivantes à rechercher les débris, à analyser leur mode de dispersion, où la déflagration avait été la plus violente, quelles pièces avaient été les plus disloquées, tordues, brûlés. Parfois, nous prolongions notre petite orgie de destruction en incendiant les pièces les plus importantes qui demeuraient, aspirant avec délice l’âcre fumée noire de la combustion du plastique, et appréciant avec gourmandise la torsion des pièces sous la morsure des flammes bleuâtres.

Détruire, c’est mal, me disent Isabelle, et maintenant mon frère, assagi par ses responsabilités paternelles. Oui, bien sûr détruire c’est mal... Mais comment lutter contre ce mal, si on se refuse à admettre que c’est un spectacle que quelque chose au fond de nous, - ou en surface, qu’importe ? – trouve bon ?

Mots-clés: Boxe

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